Quatre-vingt-douze planches lithographiées, texte et dessins montés en séquence, une plume nerveuse qui déforme les visages pour les faire parler. C'est ça, la première vraie bande dessinée moderne, et elle date de bien avant les comics et les mangas. Rodolphe Töpffer, inventeur de la bande dessinée sans trop s'en rendre compte, était un professeur genevois qui n'a jamais pris son propre art tout à fait au sérieux. Avant de dessiner une seule case, on croit toujours que tout a commencé au XXe siècle. Faux. Ça commence à Genève, en 1799.
Genève, 1799 : un fils de peintre qui ne peindra pas#
Rodolphe Töpffer naît le 31 janvier 1799 à Genève. Son père, Wolfgang-Adam Töpffer (1766-1847), est peintre et caricaturiste, donc le gamin grandit un crayon à la main. Le plan de carrière était tracé : il serait peintre lui aussi.
Sauf que vers dix-neuf ans, une maladie des yeux sévère lui interdit toute carrière de peintre. Coup dur. Il bifurque, étudie le grec et la littérature ancienne, puis s'oriente vers l'enseignement. Son mariage en 1823 avec Anne-Françoise Moulinié lui permet, grâce à la dot, de fonder son propre pensionnat à Genève.
Et c'est là, entre deux corrections de copies, qu'un truc bascule. Pour amuser ses élèves, Töpffer se remet à griffonner. Pas des tableaux : des histoires.
1827 : les premières « histoires en estampes »#
À partir de 1827, Töpffer commence à créer ce qu'il appelle des histoires en estampes : du texte et des images enchaînés en séquence, chaque case dépendant de la précédente. C'est exactement le principe que j'applique aujourd'hui quand je découpe une planche sur Procreate, sauf que lui n'avait aucun modèle, aucun tutoriel, personne avant lui. Il invente la grammaire pendant qu'il l'écrit.
La même année, il crée l'Histoire de M. Vieux-Bois. Elle ne sera imprimée qu'en 1837, à Genève, sous la forme de ces 92 planches lithographiées où le dessin et la légende avancent ensemble. Regardez la mécanique : le texte ne décrit pas l'image, il la relance. L'image ne redit pas le texte, elle le contredit ou l'accélère. Cette interdépendance, c'est le cœur de ce qui deviendra le 9e art.
L'œuvre voyagera loin. Une édition londonienne paraît en 1841 sous le titre « The Adventures of Mr. Obadiah Oldbuck » (chez Tilt and Bogue), puis le récit débarque à New York le 14 septembre 1842 dans le « Brother Jonathan Extra » n°IX, considéré comme la première bande dessinée publiée aux États-Unis.
1831 : Goethe tombe sur les dessins#
Voilà le moment que je préfère dans toute cette histoire. En 1830, Töpffer apprend l'existence de Johann Peter Eckermann, le secrétaire de Goethe, par l'intermédiaire d'un ancien camarade d'école. Eckermann lui demande d'envoyer quelques dessins par la poste, pour les montrer au maître de Weimar en personne.
Goethe adore. Le 4 janvier 1831, à propos du Docteur Festus, il aurait lancé un propos rapporté par Eckermann dans ses « Gespräche mit Goethe » : « Töpffer ist Original durch und durch. Es ist wirklich zu toll ! Es funkelt alles von Talent und Geist ! » Soit, en substance : Töpffer est original de part en part, c'est vraiment trop fort, tout étincelle de talent et d'esprit. La formule française exacte varie selon les traductions, mais l'enthousiasme, lui, est documenté.
Imaginez la scène : le plus grand écrivain d'Europe s'extasie devant des gribouillages d'un prof suisse. C'est cet encouragement qui pousse Töpffer, à partir de 1833, à publier pour de bon.
1833-1840 : le prof devient auteur#
L'Histoire de Monsieur Jabot ouvre le bal. Dessinée en 1831, elle est publiée en 1833, autographiée à l'imprimerie Jacques Freydig à Genève, tirée à 800 exemplaires pour les amis de l'auteur (éditeur Cherbuliez, imprimeur Caillet). Un tirage de rien du tout, presque confidentiel, pour un objet qui allait fonder un art entier.
Suivent Monsieur Crépin, publié en 1837, et Le Docteur Festus, dessiné vers 1829 et publié en 1840. Je précise les dates parce que les sources se contredisent parfois d'une année sur l'autre, et je préfère vous donner la version la plus solide plutôt qu'une fausse certitude. Ce que je retiens surtout, c'est le trait : rapide, caricatural, jamais léché. Töpffer déforme exprès. Un menton qui s'allonge, un front qui fuit, et le personnage existe. Les gens qui font du character design comme Osamu Tezuka plus tard, ou même les illustrateurs numériques d'aujourd'hui, appliquent sans le savoir une intuition que Töpffer avait déjà théorisée.
1845 : théoriser son propre art#
Parce que oui, il l'a théorisée. Avant de mourir, Töpffer a écrit sur ce qu'il faisait. En 1842, il publie d'abord les Essais d'autographie, sur le procédé d'impression lithographique qu'il employait. Puis, en 1845, un an avant sa mort, paraît l'Essai de physiognomonie : 35 pages en autographie, douze chapitres, le premier ouvrage théorique sur la bande dessinée jamais écrit.
Il y baptise son art : la « littérature en estampes ». Il y explique comment quelques traits suffisent à donner une expression, une émotion, un caractère. C'est un manuel de dessin d'expression avant l'heure, et c'est troublant de le lire aujourd'hui, parce que la moitié de ce que j'ai appris sur la narration visuelle tient déjà là, en 1845, sous la plume d'un mourant. La même année, il publie encore l'Histoire d'Albert, créée en 1844.
Töpffer s'éteint le 8 juin 1846 à Genève, à 47 ans. Il ne saura jamais ce qu'il a lancé.
Pendant plus d'un siècle, il reste une curiosité pour érudits. Puis les historiens s'en emparent. En 1994, Thierry Groensteen et Benoît Peeters publient « Töpffer, l'invention de la bande dessinée » (Hermann), l'ouvrage qui lui attribue noir sur blanc la paternité du médium et son statut de premier théoricien. Groensteen, ancien directeur du Musée de la bande dessinée d'Angoulême de 1993 à 2001, remet ça en 2014 avec une version augmentée, « M. Töpffer invente la bande dessinée » (Les Impressions Nouvelles), récompensée par le Prix Papiers Nickelés SoBD, parmi plus de 60 titres en sélection.
Le monde anglophone suit. La même année 1994, dans « Understanding Comics », Scott McCloud qualifie Töpffer de « father of the modern comic », soulignant sa combinaison de dessin caricatural et de bordures de cases. En 2007, David Kunzle publie « Father of the Comic Strip: Rodolphe Töpffer » (University Press of Mississippi, 224 p.), première grande étude anglophone qui démontre qu'il a créé une nouvelle forme d'art soixante ans avant son arrivée dans la presse américaine.
Là, honnêtement, je bloque encore sur une chose : pourquoi il a fallu attendre si longtemps ? La consécration finit quand même par tomber. En 2021, Rodolphe Töpffer est intronisé à titre posthume au Will Eisner Hall of Fame, la plus haute distinction de la bande dessinée mondiale, lors d'une cérémonie virtuelle de Comic-Con@Home. Un prof genevois du début du XIXe siècle, honoré par l'industrie qui a donné Batman et One Piece. La filiation graphique qui traverse deux siècles part de sa plume. Pas mal, pour quelqu'un qui pensait juste faire rire ses élèves.
Sources#
- Rodolphe Töpffer - Wikipédia, biographie, œuvres et théorie
- Biographie - Association de recherche sur Töpffer (AR-T), parcours détaillé et contexte genevois
- Histoire de Mr. Vieux Bois - Wikipedia, diffusion internationale et citation de Scott McCloud
- Essai de physiognomonie - Wikipédia, premier ouvrage théorique sur la bande dessinée
- Es ist wirklich zu toll - faustkultur.de, citation de Goethe rapportée par Eckermann
- 2021 Will Eisner Hall of Fame Inductees - The Comics Beat, intronisation posthume 2021
- Father of the Comic Strip - University Press of Mississippi, étude de David Kunzle (2007)






Comment Töpffer est devenu « le père »#