Le soir du 1er janvier 2013, un homme apprend par la radio qu'on vient de le décorer. On ne l'a pas prévenu. On a inscrit son nom sur la liste des promus de la Légion d'honneur, et il le découvre comme le reste du pays, entre deux flashs d'information. Cet homme, c'est Jacques Tardi, et sa réponse tombe, nette : il refuse. Il y a dans ce geste toute une vie de cases dessinées, tout un rapport au monde qui se condense en une phrase de fermeté.
Né le 30 août 1946 à Valence, dans la Drôme, Tardi appartient à cette génération qui a fait ses classes aux beaux-arts, à Lyon d'abord, puis à l'École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. On imagine l'atelier, l'odeur de l'encre et du papier à grain, les heures penchées sur une planche. De cette formation, il tire un trait reconnaissable entre mille : dense, noir, hachuré, une manière de faire surgir la pluie et la boue par la seule densité de la ligne.
Une jeune femme brune qui traverse le siècle#
Tout commence, pour le grand public, avec elle. En 1976, à la demande de son éditeur Casterman, Tardi lance les aventures d'Adèle Blanc-Sec, romancière au sale caractère perdue dans un Paris de la Belle Époque peuplé de ptérodactyles réveillés et de savants fous. La série s'étire, patiente, sur près d'un demi-siècle. Dix albums, tous chez Casterman, du premier, Adèle et la Bête, jusqu'au dixième, Le Bébé des Buttes-Chaumont, paru en octobre 2022.
J'ai relu la série d'un trait, l'hiver dernier, et j'ai été frappée par cette lenteur assumée, cette façon de laisser une héroïne vieillir au rythme réel des années. Peu d'auteurs de sa génération, parmi les auteurs de BD franco-belge contemporains, ont tenu ainsi un personnage sur cinquante ans. Et puis la porte se ferme, avec une phrase qui a la sécheresse d'un adieu : « Ainsi s'achèvent, pour toujours, les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec. Méfiez-vous des faussaires… »
Il y a dans cet avertissement quelque chose de très Tardi. Une manière de refuser qu'on prolonge, qu'on recycle, qu'on exploite. La même intransigeance qui, à propos du métier, lui fera dire que la bande dessinée était un art libertaire et qu'elle est devenue une industrie.
La boue, la peur, les fusillés pour l'exemple#
Mais si l'on veut comprendre le refus de 2013, c'est ailleurs qu'il faut regarder. Pas du côté de la fantaisie parisienne, du côté des tranchées. La Première Guerre mondiale traverse l'œuvre de Tardi comme une obsession, une plaie qui ne cicatrise pas.
C'était la guerre des tranchées, publié en album en 1993 chez Casterman, en est le sommet. Tardi y travaille avec l'historien Jean-Pierre Verney, et cette rigueur documentaire change tout : ce ne sont pas des figurines héroïques qui traversent les pages, mais des hommes, boueux, terrifiés, anonymes. Le récit refuse la ligne claire du récit patriotique. On est ici dans une bande dessinée qui relève autant du témoignage que de la fiction, à la croisée du dessin et du reportage dessiné.
Le tandem Tardi-Verney reprend le chantier avec Putain de guerre !, en deux volumes chez Casterman : un premier tome couvrant 1914-1915-1916, paru en novembre 2008, un second consacré à 1917-1918-1919, en octobre 2009. Le titre, à lui seul, dit l'absence de toute solennité. Pas de gloire. Un juron, répété, comme un soldat le murmurerait dans la tranchée.
Puis vient le plus intime. Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, publié chez Casterman et non chez un autre éditeur, adapte le journal du propre père de l'auteur, René, retenu prisonnier durant la Seconde Guerre. Trois tomes s'échelonnent : le premier en novembre 2012, Mon retour en France en novembre 2014, Après la guerre en novembre 2018. Les couleurs du premier volume sont signées Rachel Tardi. Le fils dessine le père, le père raconte au fils. Le geste, ici, compte autant que le résultat. Cette manière de faire de l'Histoire une affaire de famille rejoint ce que d'autres explorent parmi les albums de BD historique incontournables.
Nestor Burma et la mémoire de Paris#
On oublierait presque, tant la guerre pèse, que Tardi a aussi arpenté le Paris noir de Léo Malet. Ses adaptations du détective Nestor Burma, chez Casterman, de Brouillard au pont de Tolbiac en 1982 à M'as-tu vu en cadavre ? en 2000, prolongent la même passion : la ville comme personnage, ses arrondissements, ses pavés, sa lumière de gaz. C'est un versant plus feutré de son travail, mais la patte y est la même, cette attention à la matière urbaine que reconnaîtront tous ceux qui suivent les grands noms de la BD française.
Refuser la médaille, garder la plume#
Reste la question des honneurs, et elle est paradoxale chez cet homme couvert de récompenses. Grand Prix de la ville d'Angoulême en 1985. Deux Eisner Awards en 2011 pour la traduction américaine de C'était la guerre des tranchées. Un troisième Eisner en 2014 pour celle de Putain de guerre !, publiée par Fantagraphics. Une entrée au Hall of Fame du prix Eisner en 2016. La profession, des deux côtés de l'Atlantique, l'a consacré.
Alors pourquoi refuser, en janvier 2013, cette Légion d'honneur de chevalier attribuée, semble-t-il, au titre de quarante-trois années de service ? Sa réponse est sans détour : « Étant farouchement attaché à ma liberté de pensée et de création, je ne veux rien recevoir, ni du pouvoir actuel ni d'aucun autre pouvoir politique, quel qu'il soit. C'est donc avec la plus grande fermeté que je refuse cette médaille. »
Et il ajoute, ramenant tout à son œuvre : « J'ai constamment moqué les institutions. Le jour où l'on reconnaîtra les prisonniers de guerre, les fusillés pour l'exemple, ce sera peut-être autre chose. »
Là, tout se tient. On perçoit ici la cohérence d'une vie. Un homme qui se dit anarchiste individualiste depuis Mai 68, qui a choisi de militer par ses planches plutôt que par l'engagement organisé, ne pouvait accepter une décoration d'État sans se trahir. Refuser la médaille, c'était rester fidèle aux hommes de la boue, à ceux qu'aucune République n'a jamais épinglés.
Je repense à ce soldat anonyme, dans une case de C'était la guerre des tranchées, le regard vide, la capote alourdie de terre. Tardi n'a pas voulu du ruban rouge parce qu'il l'aurait porté à la place de ceux-là. Sa plume, elle, ne se rend à personne.





