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Osamu Tezuka, le dieu du manga et son héritage

Osamu Tezuka, le dieu du manga et son héritage

Par Camille V.

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Camille V.

Regardez deux secondes le visage d'Astro Boy. Ces yeux immenses, ronds, avec leurs points de lumière au centre. Ce n'est pas un détail mignon, c'est une grammaire visuelle. Avant de comprendre une seule case de manga moderne, il faut regarder ce regard-là, parce qu'il vient d'un seul homme : Osamu Tezuka.

On le surnomme le « père du manga », le « parrain du manga », et au Japon le « dieu du manga » (manga no kamisama). Trois titres pour une seule évidence : sans lui, la bande dessinée japonaise que nous lisons aujourd'hui n'aurait tout simplement pas la même forme. Né le 3 novembre 1928 à Toyonaka, dans la préfecture d'Osaka, il meurt le 9 février 1989 à Tokyo, d'un cancer de l'estomac, à 60 ans. Entre les deux, il a redessiné les règles.

Le médecin qui a préféré le crayon#

Premier malentendu à lever. On lit souvent que Tezuka « était médecin ». C'est à nuancer. Il a bien obtenu un doctorat de médecine en 1961, à l'université de Nara, mais il n'a jamais exercé en pratique clinique. La médecine a nourri son regard, pas son métier. Et ce regard-là, quand on connaît la précision anatomique des opérations dans Black Jack, se lit dans chaque planche.

Sa vraie révolution commence tôt. En janvier 1947, il publie New Treasure Island (Shin Takarajima), une œuvre qu'on présente comme le point de départ du « story manga » : ces récits longs, construits comme des films, qui étirent une histoire sur des centaines, parfois des milliers de pages. Attention, Tezuka n'a pas inventé ce genre seul dans son coin. Wikipédia le décrit comme « l'un des principaux initiateurs » du story manga, pas comme son unique créateur. La distinction compte, parce que trop de récits transforment ce type d'artiste en démiurge solitaire. La réalité est plus collective.

Ce qui est certain, en revanche, c'est sa productivité. Plus de 700 œuvres produites, environ 70 séries et films d'animation. Le nombre de pages qu'il a dessinées sur sa carrière ? Là, honnêtement, les sources hésitent : selon la section de Wikipédia consultée, on lit « plus de 150 000 pages » ou « plus de 170 000 ». Je préfère vous donner la fourchette que trancher au hasard. Quelque part entre ces deux chiffres se cache une main qui n'a presque jamais posé le crayon.

Le story manga et le star system, deux inventions de mise en scène#

C'est ici que mon œil d'illustratrice s'allume vraiment. Tezuka ne raconte pas seulement des histoires, il met en scène. Prenez Le Roi Léo (Jungle Taitei), prépublié de novembre 1950 à avril 1954 dans le magazine Manga Shonen. Sa version animée de 1965 devient la première série télévisée d'animation japonaise en couleur, avec 52 épisodes. Regardez la composition de ces images : le cadrage, le mouvement, la profondeur. Ce n'est plus de la bande dessinée illustrée, c'est du cinéma sur papier.

Astro Boy (Tetsuwan Atom) pousse la logique encore plus loin. Le manga est sérialisé du 3 avril 1952 à mars 1968 dans le magazine Shonen, chez Kobunsha. Puis vient l'anime, diffusé pour la première fois le 1er janvier 1963 sur Fuji TV, produit par le studio de Tezuka, Mushi Production, sur 193 épisodes. Cet anime est reconnu comme le premier feuilleton d'animation télévisé japonais populaire, celui qui a posé l'esthétique de l'anime tel qu'on le connaît. Tout part de là. Le fondu, le raccord, l'économie de dessin pour tenir un rythme de production télé.

Et puis il y a le « star system », le concept que je trouve le plus malin de tout son travail. Tezuka réutilise les mêmes designs de personnages, les mêmes visages, dans des rôles différents selon les séries. Comme des acteurs de cinéma sous contrat. Un exemple : Shunsaku Ban, surnommé Higeoyaji, apparaît en détective dans Metropolis, puis en professeur d'Astro Boy. Le lecteur retrouve un « comédien » familier d'une œuvre à l'autre. C'est une idée de metteur en scène, pas de simple dessinateur, et elle infuse tout le manga contemporain sans qu'on la remarque toujours.

Ce studio, d'ailleurs, n'a rien d'une success story linéaire. Mushi Production, fondée en 1961, a fait faillite en 1973 avant d'être refondée le 26 novembre 1977. Même les dieux tombent.

Un mot sur Black Jack, parce que sa genèse me touche. En 1973, la popularité de Tezuka décline face à la montée du gekiga, ce manga plus adulte et réaliste. Akita Shoten lui commande cinq épisodes ponctuels, presque comme une œuvre d'adieu. Le succès fut tel que la série a duré cinq ans, 230 épisodes, plus de 47,66 millions d'exemplaires vendus au Japon et le Prix Kodansha du manga en 1977. Le chirurgien clandestin au visage balafré est né d'un pari perdu d'avance. J'aime cette idée qu'une des œuvres majeures d'un maître soit venue d'un moment de doute.

Un héritage qui irrigue le manga d'aujourd'hui#

Tezuka n'appartient pas au passé, il continue de circuler dans les cases actuelles. L'influence directe de New Treasure Island a marqué le duo Fujiko Fujio ainsi que Shotaro Ishinomori et Kazuo Umezu, dont vous pouvez relire le parcours de maître de l'horreur. Hayao Miyazaki lui-même cite l'œuvre comme une expérience marquante. Et de nombreux mangakas revendiquent aujourd'hui son ombre : Akira Toriyama, Katsuhiro Otomo, Go Nagai, Naoki Urasawa. Une filiation qu'il faut prendre comme une revendication d'auteurs, pas comme une preuve mesurée, mais qui dit quelque chose de sa présence.

Le plus bel hommage reste Pluto, de Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki, sérialisé du 5 septembre 2003 au 4 avril 2009 dans Big Comic Original chez Shogakukan. Ce polar réimagine l'arc « Le Robot le plus fort du monde » d'Astro Boy et s'est vendu à plus de 10 millions d'exemplaires. Urasawa a d'ailleurs reçu le Grand Prix du Prix culturel Osamu Tezuka en 1999 pour Monster, puis en 2005 pour Pluto. Voir ce prix, créé en 1997 et décerné par le journal Asahi Shimbun, couronner une relecture de Tezuka lui-même, il y a là une boucle presque parfaite. Ceux qui veulent creuser Urasawa peuvent poursuivre avec Billy Bat et son thriller postmoderne.

Il ne faut pas non plus lisser la légende. Le chiffre de 400 000 exemplaires souvent cité pour New Treasure Island, que Tezuka revendiquait lui-même, est jugé surestimé par les historiens du manga au regard des pénuries de papier de l'époque. Un dieu, oui, mais un dieu qu'on peut relire d'un œil critique. C'est même la meilleure façon de l'honorer.

Si vous voulez situer Tezuka parmi ses pairs, notre panorama des mangakas les plus influents de l'histoire le remet en perspective. Et pour saisir combien la paternité du manga se partage, comparez son geste à celui de Yoshiharu Tsuge, père du manga autobiographique : deux racines, deux branches, un même arbre.

Un musée lui est consacré depuis le 25 avril 1994, à Takarazuka. J'aimerais y aller un jour, carnet à la main, non pas pour vénérer une relique mais pour observer, planche après planche, comment un seul regard a appris à toute une industrie à cadrer une émotion. La 3D que je pratique aujourd'hui doit plus à ces yeux ronds qu'on ne veut bien l'admettre.

Sources#

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