Ouvrez une planche de Mazinger Z et arrêtez-vous sur une seule case : celle où Koji Kabuto grimpe dans le crâne de son robot. Ce n'est pas un pilote assis devant un tableau de bord, c'est un corps humain logé à l'intérieur d'une machine géante. Ce détail de mise en scène, c'est la vraie signature de Go Nagai, et c'est aussi la source d'un malentendu tenace qu'on répète partout.
Le malentendu, le voici : on lit sans arrêt que Go Nagai a « inventé le robot géant ». C'est faux, et la nuance vaut la peine qu'on s'y arrête, parce qu'elle dit exactement ce qu'un artiste apporte au médium. Né le 6 septembre 1945 à Wajima, dans la préfecture d'Ishikawa, Nagai a fondé sa propre structure, Dynamic Production, en avril 1969, pour gérer ses droits. Trois ans plus tard, en 1972, il aligne coup sur coup deux séries qui vont irriguer tout ce que le manga et l'anime produiront ensuite.
Le robot géant existait déjà, le cockpit non#
Reprenons dans l'ordre, parce que la chronologie tranche le débat. Le robot géant japonais n'attend pas Nagai pour exister. Tetsujin 28-go, publié dès 1956 en manga et adapté en anime en 1963 sur Fuji TV, met déjà en scène une immense machine humanoïde. Sauf qu'elle est téléguidée : un enfant, Shotaro Kaneda, la commande à distance avec une télécommande. Le robot est un jouet géant piloté du dehors.
Ce que Nagai change avec Mazinger Z, sérialisé d'octobre 1972 à septembre 1974 et diffusé en anime à partir du 3 décembre 1972 sur Fuji TV pour 92 épisodes, c'est le point de vue. Le héros ne regarde plus le robot agir, il entre dedans. Il devient le robot. Wikipédia le formule ainsi : c'est la première occurrence d'un mecha piloté par un utilisateur depuis l'intérieur d'un cockpit, ce qui fait de Mazinger Z le fondateur du genre « super robot ».
La distinction paraît minime écrite comme ça. Elle est énorme à dessiner. Un robot téléguidé, vous le cadrez toujours en extérieur, comme un monstre. Un robot piloté, vous pouvez alterner l'intérieur et l'extérieur, coller la caméra sur le visage du héros crispé aux commandes, faire ressentir le choc dans son corps à lui. C'est une grammaire de mise en scène entière qui naît là, et toute une lignée de séries mecha en descend directement, jusqu'aux coffrets collector qui font aujourd'hui l'objet d'une vraie fièvre.
Devilman, et l'ombre portée sur Evangelion#
L'autre série de 1972 s'appelle Devilman, prépubliée du 11 juin 1972 au 24 juin 1973 dans le Weekly Shonen Magazine chez Kodansha. Petit fait qui me réjouit toujours : ici, c'est l'anime qui a précédé le manga d'environ un mois, diffusé dès le 8 juillet 1972 sur NET (la future TV Asahi) pour 39 épisodes. La version télé, commandée d'abord, était édulcorée ; le manga a poussé la noirceur beaucoup plus loin, en parallèle.
C'est là que mon œil d'illustratrice s'allume. Parce que le corps de Devilman a laissé une trace visuelle précise dans une œuvre que tout le monde connaît. Lors d'un entretien avec Nagai publié dans l'ouvrage Devilman Tabulae Anatomicae en 1999, Hideaki Anno, créateur de Neon Genesis Evangelion, a reconnu deux emprunts. De Devilman, il retient la silhouette : le dos courbé, la taille fine, le plastron épais. De Mazinger Z, il retient le dessin des yeux.
Regardez un Eva et un Devilman côte à côte, et cette parenté de silhouette saute au visage. Ce n'est pas du plagiat, c'est de la filiation, ce moment où une forme inventée par un auteur devient un vocabulaire dans lequel la génération suivante puise. Détail savoureux : Anno réalisera lui-même en 2004 le film live de Cutie Honey, une autre création de Nagai. La boucle se referme d'artiste à artiste, une transmission de main en main qu'on retrouve chez d'autres figures fondatrices comme le dieu du manga Osamu Tezuka.
Getter Robo et Cutie Honey : les graines qu'on oublie#
Deux autres œuvres méritent d'être remises à leur juste place, sans exagération. Getter Robo, dont le manga paraît dans le Weekly Shonen Sunday à partir du 7 avril 1974, est cosigné avec Ken Ishikawa, alors assistant de Nagai. Nagai en a posé les bases conceptuelles ; Ishikawa en a développé l'essentiel de l'univers et du scénario. La série est créditée d'avoir lancé le trope de la combinaison robotique, le fameux « gattai », ces machines qui s'assemblent en plusieurs configurations. Je précise « lancé le trope », pas « premier robot combinable de l'histoire » : aucune source consultée ne va jusque-là, et je préfère la formule honnête à la formule flatteuse.
Cutie Honey, sérialisée à partir du 1er octobre 1973 dans le Weekly Shonen Champion chez Akita Shoten, tient un rôle plus discret mais tout aussi structurant. Honey Kisaragi, androïde qui se transforme pour combattre, est considérée comme la première héroïne « magical girl » guerrière visant un public de jeunes garçons, dans une case de programmation shonen et non shojo. Nagai la revendique même comme la première femme protagoniste d'un manga shonen.
Sur ce dernier point, j'avoue une hésitation : une revendication d'auteur n'est pas tout à fait une donnée neutre, et je la rapporte comme telle, pas comme une vérité gravée. Ce qui reste solide, c'est que la figure de la combattante transformable, aujourd'hui partout, a un point d'origine repérable, et qu'il s'appelle Nagai.
Ce qu'on retient d'une main qui n'a rien inventé toute seule#
Le fil de tout ça, c'est qu'aucune de ces « premières » n'est absolue. Nagai n'a pas inventé le robot géant, ni le magical girl à lui seul, ni signé Getter Robo en solitaire. Il a fait autre chose, plus intéressant à mon avis, et qui lui vaut sa place parmi les auteurs qui ont le plus pesé sur l'histoire du manga : il a trouvé le geste juste, le décalage d'un cran qui change la forme pour tous ceux qui viennent après. Le cockpit plutôt que la télécommande. Le corps monstrueux plutôt que le héros lisse. C'est un travail de metteur en scène et de character designer, exactement ce que j'observe quand je décompose une planche pour comprendre pourquoi elle fonctionne.
Le 2 novembre 2025, le gouvernement japonais a annoncé lui décerner l'Ordre du Soleil Levant, Gold Rays with Rosette, cérémonie tenue le 11 novembre 2025. Une reconnaissance officielle pour un dessinateur qui, pendant cinquante ans, a passé son temps à déplacer les lignes. La prochaine fois qu'on vous dira qu'il a « inventé le robot », vous saurez répondre : non, il a mis quelqu'un dedans.





