Prenez une planche de bande dessinée. Imposez-vous une règle absurde : elle doit se lire aussi bien dans un sens que retournée tête en bas, ou chaque case doit reprendre exactement les mêmes dessins que la précédente. La plupart des dessinateurs y verraient une impasse. L'OuBaPo, lui, y voit un terrain de jeu. L'Ouvroir de bande dessinée potentielle fait de la contrainte formelle un moteur de création, et il s'y tient avec un sérieux joueur depuis sa fondation officielle, le 28 octobre 1992.
Le nom sonne comme une private joke, et ça l'est un peu. Il calque celui de l'OuLiPo, l'Ouvroir de littérature potentielle fondé le 24 novembre 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, ce laboratoire où Georges Perec écrivait un roman entier sans la lettre e. L'OuBaPo en est le pendant dessiné : appliquer à la case ce que l'OuLiPo appliquait à la phrase.
Une règle idiote, et la page se met à jouer#
L'OuBaPo naît dans le sillage de L'Association, la maison d'édition indépendante fondée en 1990 par une bande d'auteurs décidés à sortir la BD de ses formats confortables. Autour de la table de la première session de travail, en février 1993 dans l'atelier Nawak à Paris, on trouve des noms qui pèsent aujourd'hui dans le 9e art : Thierry Groensteen, Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, Patrice Killoffer, François Ayroles, Étienne Lécroart. Un théoricien, des dessinateurs, une envie commune de voir jusqu'où la forme peut plier sans casser.
L'idée de départ tient en une phrase : au lieu d'attendre l'inspiration, on se donne une règle du jeu, et on regarde ce que la règle produit. La contrainte n'est pas une punition, c'est une machine à idées. Vous seriez surpris de voir combien une limite bête débloque plus vite qu'une page blanche et toute liberté.
Deux familles de contraintes, une seule grammaire#
Le cœur théorique de l'OuBaPo tient dans un texte de Thierry Groensteen, « Un premier bouquet de contraintes », publié en 1997 dans l'Oupus 1, chez L'Association. Groensteen, théoricien officiel de l'Ouvroir jusqu'à son départ en 1999, y range les contraintes en deux grandes familles, et cette distinction structure encore la pratique du groupe.
Première famille, les contraintes génératrices : elles s'appliquent à une œuvre créée à partir de rien. On y trouve la restriction iconique (redessiner toujours la même image), la réversibilité (une planche lisible dans deux sens), la pluri-lecturabilité (plusieurs parcours de lecture dans une seule page). Cette dernière parle directement à quiconque a déjà réfléchi à la narration visuelle d'une planche : l'ordre des cases devient un puzzle assumé. Il y a aussi l'ordonnancement géométrique, qui impose une organisation stricte des cases, cousine des expériences sur le gaufrier et la mise en page.
Seconde famille, les contraintes transformatrices : elles partent d'une œuvre existante et la triturent. La substitution, la réduction, l'hybridation, ou la fameuse méthode S+7 empruntée à l'OuLiPo, transposée au dessin. Là, l'auteur ne crée pas ex nihilo, il recycle et déforme un matériau déjà là.
J'ai tenté l'exercice une fois, pour voir : une petite bande qui devait raconter une chose dans un sens et une autre en la retournant. J'y ai passé une soirée entière pour un résultat bancal, mais j'ai compris un truc que la théorie ne dit pas. La contrainte ne bride pas le geste, elle déplace la difficulté ailleurs, vers un endroit du cerveau qu'on n'a pas l'habitude de solliciter.
En 2015, l'Oupus 6 élargit la boîte à outils. Trois contraintes génératrices s'ajoutent au bouquet de Groensteen (l'analogie, l'agencement, la division) et deux transformatrices (le réagencement, le réordonnancement). Étienne Lécroart transforme même le bouquet en arbre, une « Tabula constrictionum oubapianarum » qui cartographie tout le système. Ce volume compile près d'un quart de siècle de recherches et invite des auteurs extérieurs au groupe, comme Chris Ware, Marc-Antoine Mathieu ou Richard McGuire, dont le travail dialogue avec ces obsessions formelles.
Est-ce que la contrainte libère vraiment, ou est-ce qu'elle offre juste une excuse élégante pour ne pas affronter la page blanche ? Je n'ai pas tranché, et j'ai l'impression que l'OuBaPo non plus. C'est peut-être ça, sa vraie honnêteté.
Verbeek, le strip qui se lisait la tête en bas#
L'OuBaPo n'a pas inventé la BD à contrainte, il l'a théorisée. Le groupe revendique des ancêtres, et le plus cité s'appelle Gustave Verbeek. Entre le 11 octobre 1903 et le 15 janvier 1905, cet auteur publie dans le New York Herald une série de 64 strips, « The Upside Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo ». Le principe : vous lisez la bande, puis vous retournez la page à 180 degrés, et la lecture continue, les dessins se métamorphosant en leur propre suite. Une pure démonstration de réversibilité, un demi-siècle avant que le mot existe.
Les OuBaPiens lui rendront hommage en réinterprétant son travail dans l'Oupus 3 et l'Oupus 6. Verbeek n'est pas le seul aïeul revendiqué : la bande dessinée expérimentale a toujours eu ses bricoleurs de formes, bien avant les manifestes. Elle rejoint là une longue lignée de pionniers qui ont plié le médium à leur idée fixe, dans l'esprit de Rodolphe Töpffer inventant sa grammaire sans personne pour le guider.
Des Oupus, pas une revue, et un éditeur fragile#
Petite précision qui compte : l'OuBaPo ne publie pas de revue périodique. Ses travaux paraissent dans une collection d'albums, les Oupus, numérotés de 1 à 6, chacun explorant un versant du programme, du feuilleton estival paru dans Libération à la performance en festival. Confondre les deux, c'est passer à côté de la logique du groupe : pas un magazine qui sort à date fixe, mais des recueils qui tombent quand la recherche a mûri.
Reste une ombre au tableau. L'Association, éditeur historique de l'Ouvroir, traverse de graves difficultés financières signalées le 3 novembre 2025, avec une réduction de ses effectifs et la suspension de son magazine Mon Lapin Quotidien. Voir vaciller la maison qui a hébergé toute cette aventure formelle serre un peu le cœur, quand on mesure ce qu'elle a rendu possible.
L'OuBaPo, lui, semble avoir fait la paix avec sa propre fragilité. Étienne Lécroart concluait l'Oupus 6 par une phrase que je garde en tête : « L'OuBaPo peut un jour disparaître, ce sera en paix : sa descendance est assurée. » La contrainte comme héritage, transmis à qui voudra bien s'imposer une règle idiote et voir ce qu'elle fabrique. Moi, j'ai déjà rouvert mon fichier de la bande réversible. Cette fois, je crois que je vais la finir.
Sources#
- Le travail de classification de l'OuBaPo, revue Leaves n°6, classification des contraintes, historique et bibliographie
- OuBaPo - Cité internationale de la bande dessinée, présentation institutionnelle du groupe
- Ouvroir de bande dessinée potentielle - Wikipédia, synthèse générale et membres
- Oupus 1 - catalogue L'Association, texte fondateur de Groensteen
- Ou-X-Po - Wikipédia, famille des ouvroirs et fondation de l'OuLiPo
- Gustave Verbeek - Wikipedia, précurseur historique de la BD à contrainte
- L'Association rejoint la liste des éditeurs en difficulté - ActuaLitté, situation financière signalée le 3 novembre 2025





