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Mise en page BD : gaufrier, cases éclatées, rythme

Mise en page BD : gaufrier, cases éclatées, rythme

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Une planche posée sur la table, l'œil qui se promène avant même de lire un mot. C'est la première chose qui m'a frappée quand un libraire de la rue Dante a sorti, un samedi de mars 1986, le premier numéro français de Watchmen tout juste arrivé chez Zenda. Neuf cases identiques par page, alignées comme des cellules de tableur, et pourtant chaque planche tenait debout, vibrait, organisait une rumeur visuelle. J'ai compris ce jour-là qu'avant le scénario, avant le trait, avant la couleur, il y a la mise en page. Le sol invisible sur lequel toute la bande dessinée repose.

La mise en page, c'est l'agencement des cases sur la planche. Le découpage de l'espace de la page en zones narratives. C'est le tempo musical d'un album, celui qu'on perçoit avant de lire les bulles. Trois grands régimes coexistent dans la BD mondiale depuis Töpffer : le gaufrier régulier hérité de la grille typographique, les cases éclatées qui font exploser la grille, et la splash page qui prend toute la planche. Chacun produit un effet de lecture différent. Chacun raconte une histoire avant l'histoire.

Le gaufrier : la grille régulière comme métronome#

Le gaufrier désigne une mise en page régulière où la planche est découpée en bandes horizontales (3 ou 4) elles-mêmes subdivisées en cases de tailles identiques. Le terme renvoie à l'objet de cuisine : un quadrillage net, des alvéoles répétées. Thierry Groensteen, dans Système de la bande dessinée (1999), en fait le pôle des compositions régulières, opposé au pôle des compositions irrégulières (source : Stripologie). Avant lui, Benoît Peeters l'avait identifié dès 1991 comme l'archétype de la « mise en page conventionnelle », la matrice qui correspond à un mode de production industriel de la planche (source : GrEBD Université de Lausanne).

La force du gaufrier tient à sa neutralité apparente. La grille s'efface, elle ne se fait pas remarquer, elle laisse les images travailler. C'est exactement ce que cherchait Hergé pour Tintin à partir des années 1940. Le format album cartonné belgo-français, 62 planches, quatre bandes horizontales par page : voilà la matrice du franco-belge classique. Hergé reconfigure le découpage des planches publiées en strips dans Le Petit Vingtième pour les recomposer en albums (source : Wikipédia, Adventures of Tintin). La ligne claire et le gaufrier 4 bandes vont de pair. L'œil glisse, le récit avance, la grille devient transparente.

Watchmen 1986, le gaufrier comme dispositif théorique#

Le gaufrier le plus célèbre du XXe siècle reste celui de Watchmen, signé Alan Moore au scénario et Dave Gibbons au dessin. Neuf cases par planche, trois bandes de trois, sur les douze numéros de la série. Dans une interview de 2017, Gibbons a tranché la question de la paternité : « J'ai choisi le 9-panel grid et je l'ai vendu à Alan » (source : Comics Beat, novembre 2024).

Le choix n'a rien d'arbitraire. Gibbons s'inspire de Steve Ditko sur Spider-Man chez Marvel dans les années 60, qui utilisait régulièrement le 9 cases pour les scènes de dialogue au Daily Bugle (source : Comics Comics Magazine). Il évoque aussi l'autorité graphique des comics EC des années 50. Mais Gibbons va plus loin : sur Watchmen, il refuse systématiquement de laisser une gouttière verticale couper la bande centrale en deux. La case du milieu, ou bien elle existe entière, ou bien elle fusionne avec une voisine. Cette règle de composition donne au centre de la planche un point d'ancrage permanent.

Le 9 cases produit un effet de lecture précis : objectivité, distance, rythme métrique. La planche ressemble à un sonnet, structure formelle stricte qui libère l'écriture au lieu de la brider. Quand Moore et Gibbons brisent la grille (la double-page de Dr Manhattan sur Mars, chapitre IV), l'effet est massif. C'est la rupture qui crée le sens, mais seulement parce que la régularité l'a précédée.

Le gaufrier après Watchmen#

L'onde de choc a duré quarante ans. David Mazzucchelli reprend la grille 9 cases sur l'adaptation de City of Glass de Paul Auster. Chester Brown s'en empare pour son autobiographie. Plus récemment, Tom King la convoque sur Mister Miracle chez DC en 2017-2019, avec Mitch Gerads au dessin. À chaque fois, le 9 cases signale une intention : ralentir, peser, donner du poids à l'instant.

Hugo Pratt lui-même, qu'on associe à une économie graphique libre, choisit un gaufrier strict pour La Jeunesse 1904-1905 (1983), récit des origines de Corto Maltese. La rigidité du quadrillage contraste avec la fluidité habituelle de son trait et impose une lecture plus posée, presque documentaire (source : Benzine Magazine, avril 2025).

Les cases éclatées : la grille qui se brise#

À l'opposé du gaufrier, la mise en page irrégulière revendique la diversité des formats au sein d'une même planche. Cases qui débordent, formes non rectangulaires, panneaux qui se chevauchent, gouttières absentes ou disproportionnées. C'est ce que Peeters appelle la « mise en page rhétorique » : l'auteur fait varier la taille des cases selon leur contenu narratif. Une explosion mérite une grande case. Un regard intime mérite une petite. Le rythme cesse d'être métrique pour devenir expressif.

Otomo et la grammaire cinématographique du manga#

Katsuhiro Otomo construit Akira (1982-1990) sur ce principe. Ses cases restent presque toujours rectangulaires, mais leur taille et leur agencement varient sans cesse. De grandes cases côtoient des petites pour suivre au mieux le scénario et les réactions des personnages (source : Bubble BD, dossier Akira). Ces différences d'échelle créent immédiatement un visuel cinématographique. Une moto qui démarre se déploie sur une demi-planche horizontale. Un visage qui hurle se condense dans une vignette serrée juste après. Le découpage d'Otomo se lit comme un long storyboard de film, et c'est précisément ce qui a renversé le manga des années 80 (source : Journal du Japon, interview Rémi Lopez).

Tatsuki Fujimoto pousse encore plus loin la déstructuration sur Chainsaw Man (2018-2024). Sa formation à la peinture occidentale transparaît dans des compositions imprévisibles, des collages graphiques violents, des ruptures de cadrage qui désorientent volontairement. Le manga ne lit plus comme un film, il lit comme un montage halluciné où chaque case bouscule la précédente. Fujimoto pense ses planches comme des metteurs en scène pensent un plan-séquence : l'atmosphère et la tension précèdent la lisibilité (source : Univers Otaku, portrait Fujimoto).

Enki Bilal et le découpage hallucinatoire#

Du côté européen, Enki Bilal incarne depuis La Foire aux immortels (1980) une autre voie : cases multiples, cadrages obliques, perspectives écrasées, transitions purement scénographiques. Quand il porte son univers au cinéma avec Bunker Palace Hôtel (1989), la critique relève immédiatement que les plans donnent l'illusion de feuilleter ses albums (source : Culturopoing, Bunker Palace Hôtel). Ses planches accueillent une décomposition organique : monde qui pourrit, pouvoirs qui s'effondrent, cases qui se chevauchent sans jamais retrouver une grille rassurante. La forme épouse le fond.

Frank Miller et l'inversion du noir et blanc#

Frank Miller, sur Sin City (à partir de 1991), construit une mise en page éclatée d'une autre nature. Il alterne petites cases denses et pleines pages presque minimalistes, exploitant un noir et blanc à polarité inversée où le noir remplace le blanc comme fond dominant. Le lecteur a l'impression que Miller part d'une case noire puis dessine en blanc les personnages, les décors (source : BoDoï, dossier Sin City). La répartition des masses sombres et claires n'obéit à aucune logique réaliste : Marv peut être tout blanc sur une case puis disparaître dans le noir à la suivante, ne laissant que ses sparadraps. La mise en page devient sculpture de la lumière.

La splash page et la double-page : la rupture maximale#

Entre le gaufrier qui rythme et les cases éclatées qui dramatisent, il existe un troisième geste : abandonner la grille pour donner toute la planche à une seule image. C'est la splash page, la rupture la plus puissante de la grammaire BD.

Will Eisner, dans Comics and Sequential Art (1985), théorise précisément ce dispositif. La splash page sert d'introduction à un récit. Elle saisit l'attention du lecteur, installe une ambiance, prépare l'état d'esprit pour la suite. Elle devient véritablement « splash » plutôt que simple première page quand l'auteur la conçoit comme une unité décorative à part entière (source : archive.org, Will Eisner Theory of Comics).

Sur A Contract with God (1978), souvent cité comme premier roman graphique moderne, Eisner laisse l'histoire dicter la mise en page. Les planches varient d'une dizaine de cases à une seule image centrale entourée de texte. Toute la page peut fonctionner comme une super-case et comme une splash en même temps. Cette plasticité radicale ouvre la voie au roman graphique tel qu'on le connaît aujourd'hui.

La double-page pousse le geste encore plus loin. Otomo ouvre fréquemment Akira sur des doubles-pages d'explosion ou de paysage urbain dévasté. Bilal multiplie les doubles-pages contemplatives. Le lecteur doit physiquement écarter l'album, parfois le tourner. L'objet livre redevient présent, charnel.

Le rythme narratif : ce que la mise en page raconte#

La mise en page n'est jamais neutre. Elle organise le temps de la lecture. Scott McCloud, dans Understanding Comics (1993), propose une typologie devenue canonique pour analyser les transitions entre cases. Six catégories, qui éclairent ce que la mise en page produit comme rythme (source : The Sequential Press, transitions McCloud).

  1. Moment-to-moment : un infime changement entre deux cases. Le temps s'étire. Très utilisé dans le manga pour les scènes contemplatives.
  2. Action-to-action : la transition la plus fréquente dans la BD occidentale. Un personnage agit, l'instant suivant montre la conséquence directe.
  3. Subject-to-subject : on change de sujet à l'intérieur d'une même scène. Champ-contrechamp typique d'un dialogue.
  4. Scene-to-scene : grand saut spatial ou temporel. Le lecteur reconstruit l'ellipse.
  5. Aspect-to-aspect : on tourne autour d'un lieu, d'une atmosphère, sans progression chronologique. McCloud en fait une signature du manga japonais.
  6. Non-sequitur : aucune relation logique entre les deux cases. Rare, expérimental, souvent surréaliste.

Chaque transition demande au lecteur un degré différent de closure, ce travail mental qui consiste à combler la gouttière, à imaginer ce qui se passe entre deux cases. La mise en page choisit pour vous ce travail. Une page gaufrier 9 cases avec des transitions action-to-action vous demande peu d'effort, le récit avance droit. Une page éclatée alternant aspect-to-aspect et moment-to-moment vous impose une lecture contemplative, presque méditative.

L'ellipse, cœur invisible de la BD#

Ce qu'on ne dessine pas vaut autant que ce qu'on dessine. La gouttière entre deux cases est le lieu de l'ellipse, et c'est dans cet espace blanc que le lecteur fabrique le récit. La mise en page module la taille et la nature de ces ellipses. Un gaufrier dense les multiplie courtes. Une splash page les supprime. Une planche éclatée joue sur des ellipses de tailles très inégales, certaines microscopiques entre deux petites cases adjacentes, d'autres immenses entre une case et une pleine page.

C'est ce que Spiegelman exploite dans Maus (1980-1991). Il se reconnaît structuraliste et dessine ses planches sur des grilles divisées en trois ou quatre bandes, qu'il subdivise ensuite en cases de proportions variables (source : Le fil de Laure, analyse Maus). L'alternance entre petites, moyennes et grandes cases souligne les moments narratifs majeurs. Le tabouret de l'enfance et le four crématoire ne peuvent pas occuper le même format. La mise en page hiérarchise l'horreur.

Chris Ware et l'architecture de la planche#

Si l'on cherche aujourd'hui la mise en page la plus radicale, il faut regarder du côté de Chris Ware. Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth (2000) puis Building Stories (2012) déploient des compositions quasi architecturales. Cases minuscules, diagrammes, plans coupes, schémas mécaniques, jeux typographiques. Une planche de Ware se lit dans plusieurs directions, propose plusieurs points d'entrée, fonctionne comme une mémoire spatialisée (source : La Vie des idées, dossier Chris Ware).

Ware joue avec ce que Peeters appelle la « mise en page productive » : la dimension tabulaire de la page (la page entière vue d'un coup, comme un tableau) prend le pas sur la séquence linéaire. Le lecteur ne lit plus de gauche à droite et de haut en bas. Il navigue, revient en arrière, croise les diagonales. Grand Prix d'Angoulême 2021, Ware a poussé la mise en page BD vers une géométrie qui frôle l'art conceptuel sans jamais lâcher la narration.

Le webtoon : la mise en page sans page#

L'arrivée du webtoon coréen au milieu des années 2000 a bousculé toute cette histoire. Le format vertical à défilement infini supprime la notion même de page. La planche, espace tabulaire pensé pour être vu d'un coup, disparaît au profit d'un ruban vertical qu'on déroule au scroll (source : OpenEdition, scrolling et BD numérique).

Conséquence directe : tout l'art de la composition tabulaire devient inopérant. La case remplace la page comme unité visuelle de base. Le rythme ne s'appuie plus sur l'agencement spatial de plusieurs cases, mais sur la profondeur verticale, la longueur des espaces entre cases, la durée que le scroll impose à la lecture. Le suspense ne se joue plus sur le tournage de page mais sur le révélé progressif au défilement.

Adapter une BD papier en webtoon implique de re-dessiner la mise en page entièrement : éclatement des planches en cases verticales, redécoupage des phylactères, espacement des images pour fluidifier le scroll (source : Makma, webtoonisation). À l'inverse, sortir un webtoon en version papier oblige à reconstruire des planches là où il n'y en avait jamais eu. Les webtoons français qui se publient en papier souffrent presque toujours de cette opération : l'œuvre perd ce qui la faisait vibrer en vertical.

Choisir sa mise en page : trois questions à se poser#

Quand on construit une planche, trois questions tranchent rapidement le choix de mise en page. Elles s'articulent avec le travail amont du storyboard et de la narration visuelle, qui fixe le découpage avant même de toucher à la grille définitive.

Quel est le rythme du passage ? Une scène de dialogue posée appelle un gaufrier régulier qui efface la grille. Une scène d'action fragmentée appelle des cases éclatées. Un moment de bascule narrative majeure appelle une splash page.

Que veut-on faire au lecteur ? Une grille rassure et accélère la lecture. Une mise en page éclatée ralentit, désoriente, force l'attention. Une splash arrête le temps.

Combien d'air veut-on dans la page ? Le rapport entre la surface dessinée et la surface blanche (gouttières, marges) module l'énergie de la planche. Hergé densifie. Pratt aère. Bilal sature. Ware compresse. Aucun n'a raison dans l'absolu, chacun trouve l'équilibre qui sert son récit.

La mise en page est l'os de la BD. Le squelette invisible que le lecteur perçoit sans le voir. Apprendre à le construire, c'est apprendre à raconter sans encore avoir dessiné. C'est la promesse que m'avait faite cette planche de Watchmen posée sur le comptoir, rue Dante, en 1986. Quarante ans plus tard, elle tient toujours.

Sources#

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