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Yoshiharu Tsuge, père du manga autobiographique

Yoshiharu Tsuge, père du manga autobiographique

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a dans cette nouvelle quelque chose de sourd, de presque inaudible. Le 27 mars, l'éditeur Chikuma Shobō a annoncé la mort de Yoshiharu Tsuge, survenue le 3 mars à Tokyo, des suites d'une pneumonie par aspiration. Il avait 88 ans. Les funérailles ont eu lieu le 9 mars, en famille uniquement. Pas de cérémonie publique. Pas de communiqué fleuve. Juste un silence de plus de trois semaines avant que le monde apprenne que le père du manga autobiographique avait quitté la scène aussi discrètement qu'il y était entré.

Ce silence ressemble à Tsuge. L'homme avait cessé toute publication en 1987, après "Parting" (離別), sa dernière histoire. Près de quarante ans de retrait volontaire. Quarante ans pendant lesquels son ombre n'a cessé de grandir sur le manga japonais, sur la bande dessinée mondiale, sur toute une lignée d'auteurs qui se racontent parce que lui, le premier, a osé se mettre à nu sur le papier.

Un orphelin dans les usines de l'après-guerre#

On ne comprend pas Tsuge sans revenir à Katsushika, arrondissement populaire de Tokyo, où il est né le 30 octobre 1937. Orphelin à treize ans. Avant le manga, les cuves de galvanisation, le bruit du métal, l'odeur d'acide. L'usine comme premier paysage. Cette enfance ouvrière, âpre, sans filet, irrigue toute son œuvre. Elle explique pourquoi ses personnages sont des perdants magnifiques, des hommes qui échouent avec une grâce que personne ne remarque, des vendeurs de pierres et des voyageurs sans destination.

En 1955, il publie sa première histoire, "Hakumenyasha", dans un kashibon, ces mangas de prêt que l'on louait dans des échoppes de quartier. Il a dix-sept ans. Le circuit kashibon est le sous-sol du manga : pas de prestige, des tirages modestes, des histoires vite produites et vite oubliées. C'est pourtant là que se forment les artistes qui vont dynamiter les conventions du médium dans la décennie suivante.

Garo et l'invention d'un langage#

Quand Katsuichi Nagai fonde le magazine Garo en juillet 1964, édité par Seirindō, il crée sans le savoir le terreau d'une révolution. Garo n'est pas un magazine commercial. C'est un laboratoire. Un espace où des auteurs peuvent expérimenter sans que personne ne leur demande de vendre plus. Tsuge y publie vingt-deux histoires entre 1965 et 1970. C'est là que tout bascule.

La contribution de Tsuge au gekiga, ce mouvement de manga réaliste et adulte porté par Yoshihiro Tatsumi dans les années cinquante, a été de le faire muter. Tatsumi avait ouvert la voie en arrachant le manga à l'enfance et en lui donnant une densité sociale. Tsuge a pris ce matériau brut et l'a retourné vers l'intérieur. Là où Tatsumi montrait la société, Tsuge a montré la psyché. Le surréalisme, le rêve, l'errance mentale ont fait irruption dans un médium qui ne les avait jamais accueillis de cette façon.

En 1966, Tsuge travaille brièvement comme assistant de Shigeru Mizuki, le maître du manga yokai. C'est une période de dépression. De cette ombre naît "Chiko" (1966), considéré comme le premier watakushi manga, le "manga du je", dérivé du watakushi shōsetsu, tradition littéraire japonaise de la confession autobiographique. Le geste fondateur est là : se dessiner soi-même, sans masque, sans personnage-écran, et livrer au lecteur ses failles et ses obsessions, jusqu'au vide.

Nejishiki : vingt-trois pages qui ont fendu le manga en deux#

Publié en juin 1968 dans Garo, Nejishiki (La Vis) reste le choc esthétique le plus violent que le manga ait produit dans cette décennie. Vingt-trois pages. Un homme blessé au bras cherche un médecin dans un paysage de bord de mer qui se déforme à mesure qu'il avance. Les décors glissent. La logique narrative se dissout. Un robinet à la place d'une plaie. Un gynécologue qui recoud un bras. Des yeux d'enfant démesurés sur un corps de femme.

On perçoit ici quelque chose qui n'existait pas encore dans le manga : le récit comme transcription directe d'un état mental altéré. Nejishiki vient d'un rêve que Tsuge a réellement fait. Il ne l'a pas interprété, pas reformulé, pas rendu cohérent. Il l'a dessiné tel quel, avec sa logique propre, et c'est cette fidélité à l'illogisme qui produit l'effet. Le lecteur ne comprend pas, mais il ressent. Et ce qu'il ressent est l'angoisse d'un homme qui ne trouve pas de secours dans un monde dont les règles se sont effondrées.

Nejishiki a laissé une trace profonde sur les mangakas qui ont suivi. Kazuichi Hanawa, Iou Kuroda, et probablement Jirô Taniguchi dans son rapport contemplatif au paysage, lui doivent quelque chose. En Occident, on compare souvent Tsuge à Robert Crumb, et la comparaison tient : les deux hommes ont utilisé la bande dessinée pour fouiller leur propre inconscient avec une sincérité que leurs contemporains trouvaient dérangeante.

L'Homme sans talent, portrait d'un homme qui se regarde échouer#

Publié dans Comic Baku entre 1985 et 1986 (éditeur Nihon Bungeisha), L'Homme sans talent (Munō no Hito) est l'autre sommet de l'œuvre. Le personnage principal, alter ego transparent de Tsuge, tente de survivre en vendant des pierres ramassées au bord d'une rivière. Il échoue. Il essaie autre chose. Il échoue encore. Sa femme le regarde avec un mélange de lassitude et de tendresse résignée. L'ensemble est d'une drôlerie sèche, presque cruelle, parce que Tsuge ne se ménage pas et ne demande pas au lecteur de le plaindre.

C'est du manga intime pour lecteurs adultes dans sa forme la plus pure. Pas de rebondissement, pas de rédemption spectaculaire. Juste un homme qui se cogne contre le réel et qui note les dégâts avec une précision d'entomologiste. L'adaptation cinématographique par Naoto Takenaka en 1991 (Nowhere Man) a reçu le prix FIPRESCI à Venise, preuve que cette matière-là traversait les frontières du médium.

Le silence comme œuvre finale#

Après "Parting" en juin 1987, plus rien. Yoshiharu Tsuge a posé le pinceau et ne l'a plus repris. Il avait quarante-neuf ans. On peut lire ce silence de plusieurs façons. Comme un épuisement. Comme un choix radical de cohérence : quand on a tout dit de soi, continuer reviendrait à se répéter. Ou peut-être un geste esthétique en soi, puisque le watakushi manga est l'art de la confession, et que le silence est peut-être la confession ultime. Sur ce point, je n'ai pas de certitude, et je doute que quiconque en ait.

Sa vie personnelle n'a pas été douce. Il épouse Maki Fujiwara en 1975, année où naît leur fils. Maki meurt d'un cancer en 1999. Son frère Tadao Tsuge, lui aussi mangaka (Trash Market, Slum Wolf), a parcouru un chemin parallèle dans le manga alternatif sans jamais atteindre la même notoriété. Cette constellation familiale, artistes et deuils entremêlés, donne à l'œuvre de Tsuge une densité biographique que la fiction pure n'atteint pas.

La reconnaissance tardive et les éditions qui persistent#

Quelque chose se joue ici, entre le retrait de l'artiste et la croissance continue de sa réputation. Chikuma Shobō publie ses œuvres complètes en neuf volumes entre 1993 et 1994. En France, la découverte passe d'abord par Ego comme X en 2004, grâce au travail de Frédéric Boilet et Kan Sekizumi, puis par une réédition chez Atrabile en novembre 2018. Cornélius lance ensuite une anthologie de référence traduite par Léopold Dahan : six volumes parus entre 2019 et 2023. En anglais, Drawn & Quarterly publie cinq volumes traduits par Ryan Holmberg entre 2020 et 2026, sur sept prévus. J'ai découvert Tsuge par l'anthologie Cornélius, un soir de janvier, dans un salon de lecture mal chauffé à Angoulême, et le souvenir de cette première page de Nejishiki ne m'a pas quittée.

En 2017, Tsuge reçoit le Grand Prix de la Japan Cartoonists Association. En février 2022, il est nommé à la Japan Art Academy aux côtés de Tetsuya Chiba, premiers mangakas à intégrer cette institution. En 2020, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême lui décerne le Fauve d'honneur lors de sa quarante-septième édition. L'exposition "Être sans exister" au musée d'Angoulême donne enfin au public français l'occasion de voir ses planches originales. Un homme qui n'avait plus rien publié depuis plus de trente ans recevait les honneurs d'une profession entière.

C'est paradoxal et logique en même temps. L'œuvre de Tsuge ne vieillit pas parce qu'elle ne cherchait pas à être moderne. Elle fouillait quelque chose de permanent : l'inadéquation entre un individu et le monde, le ridicule de survivre, la beauté involontaire du ratage. Ces thèmes ne perdent pas leur pertinence. Ils gagnent de la densité avec le temps, comme les pierres que le personnage de L'Homme sans talent collectionnait au bord de l'eau.

Ce que le manga lui doit#

L'héritage de Tsuge est partout dans le manga contemporain, même quand il n'est pas nommé. Le manga autobiographique, devenu un genre à part entière avec ses codes et son public, descend directement du watakushi manga qu'il a inventé. Chaque fois qu'un auteur dessine sa propre dépression, son propre couple, ses propres échecs, il emprunte un chemin que Tsuge a ouvert en 1966. Les séries qui ont marqué l'histoire du manga comportent presque toujours, quelque part dans leur ADN, une dette envers cette tradition de la mise à nu.

Le manga japonais a perdu, en mars 2026, l'un de ses esprits les plus singuliers. Un homme qui avait choisi le silence bien avant que la mort ne le lui impose. Un artiste dont la dernière œuvre publiée date de 1987 et dont l'influence, quarante ans plus tard, continue de travailler les planches de ceux qui ont compris que se dessiner soi-même, sans armure et sans excuse, était peut-être ce que la bande dessinée avait de plus difficile à offrir.

Sources#

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