Imaginez la nuit qui descend sur Tokyo et, pour la première fois, aucune lueur ne lui répond. Pas un écran, pas une enseigne, pas ce halo orangé qui d'ordinaire efface les étoiles au-dessus de la baie. Rien que le silence des machines arrêtées, et cette obscurité minérale que nos villes avaient fini par oublier. C'est sur cette image, banale et vertigineuse à la fois, que s'ouvre Strand.
Le manga arrive en France le 9 juillet 2026, chez Delcourt/Tonkam. Au scénario, NUMBER 8 ; au dessin, Ryohei Masuko. Une histoire de survie, d'apprentissage forcé, de choix nus dans un monde soudain rendu à l'obscurité.
Un archipel débranché, et tout un ordre qui s'effondre#
Il y a dans ce point de départ une simplicité presque cruelle. Une attaque électromagnétique d'origine inconnue frappe le Japon et le prive d'un coup d'électricité et d'ondes radio. Plus de courant, plus de réseaux, plus rien de ce tissu invisible sur lequel repose notre quotidien. Quatre lycéens, en voyage à Tokyo, se retrouvent pris dans le désastre. À eux de survivre sans la moindre électronique, dans une civilisation qui se défait sous leurs yeux.
Ce qui me retient, c'est le déplacement du regard que cette prémisse impose. Nous avons l'habitude des récits post-apocalyptiques où le décor est déjà ruine, poussière, silence installé. Ici, tout est encore debout. Les gratte-ciel n'ont pas bougé, les rames de métro sont à quai, les rayons des supérettes restent pleins. Seule l'énergie a disparu, et cette absence suffit à transformer la mégapole la plus dense du monde en un labyrinthe muet. On perçoit ici une inquiétude très contemporaine : notre fragilité ne tient pas à nos murs, elle tient à ce fil que nous ne voyons jamais.
La trame promet aussi une bascule morale. D'après le synopsis diffusé par l'éditeur, chaque décision peut faire de ces adolescents un sauveur ou un tyran. C'est cette phrase qui donne à l'ensemble sa résonance. Priver un monde de son énergie, c'est le priver de ses hiérarchies, de ses lois, de ses habitudes ; ce qui reste, alors, ce sont des gamins et leurs seuls réflexes. Le vernis social tient à si peu. On songe à ces romans d'apprentissage où l'enfance se trouve jetée trop tôt dans la nécessité, sommée de choisir qui elle sera avant même d'avoir eu le temps de grandir.
J'ai un faible pour ces fictions qui débranchent la technologie pour mieux éclairer l'humain, et je les collectionne depuis des années sur mes étagères. La comparaison qui vient est celle de Dr Stone et de son monde à reconstruire depuis zéro, même si le registre diffère : là où la série de Senku célèbre l'ingéniosité et l'élan, Strand semble vouloir travailler une matière plus sombre, celle de la peur et de la tentation du pouvoir. La survie comme laboratoire de la conscience, en somme.
Reste une question que je garde en réserve, faute d'avoir lu les cinq tomes. Un monde sans électricité, c'est un défi redoutable pour le dessin lui-même : comment rendre la tension, le danger, l'écoulement du temps, quand on retire à l'image tout ce qui d'ordinaire la dynamise, écrans, néons, signaux ? La réponse graphique de Masuko à ce dépouillement, je ne la connais pas encore, et c'est précisément elle qui décidera si la promesse tient.
NUMBER 8 et Masuko : deux trajectoires qui se croisent#
Le nom qui attire l'œil en couverture, c'est celui de NUMBER 8. Il faut ici lever une confusion fréquente. Le scénariste n'a pas créé Blue Giant, cette fresque du jazz qui reste l'œuvre de Shinichi Ishizuka, parue en France chez Glénat depuis 2018 et forte, selon les chiffres disponibles, de plusieurs millions d'exemplaires en circulation. NUMBER 8, lui, est le scénariste de la suite, Blue Giant Momentum, toujours dessinée par Ishizuka et publiée chez Glénat depuis septembre 2025. On lui doit aussi le scénario du film d'animation Blue Giant, sorti au Japon en 2023 et arrivé dans les salles françaises au début de l'année 2024.
La nuance a son importance, parce qu'elle situe l'homme : non pas un dessinateur de génie solitaire, mais un architecte de récits, un faiseur d'histoires capable de porter des univers très différents. On le retrouve d'ailleurs sur Salaryman Z, coécrit avec Ten Ishida et achevé en mai 2026. Pour qui a goûté la manière dont Momentum prolonge le souffle de Blue Giant, voir ce même scénariste quitter les clubs enfumés pour un Japon plongé dans le noir a quelque chose d'intrigant. Le passage du jazz à la survie n'est pas si absurde : dans les deux cas, il s'agit de tenir une note juste sous la pression.
Face à lui, Ryohei Masuko occupe une place plus discrète mais tout aussi décisive. Strand serait, d'après les informations relayées par la presse spécialisée, sa première série sérialisée en tant que dessinateur. Autant dire un baptême du feu, et sur un sujet qui ne pardonne rien. Confier à une main encore neuve la tâche de figurer l'effondrement d'une civilisation, c'est un pari d'éditeur ; c'est aussi, parfois, la meilleure façon de laisser émerger un regard qui n'a pas encore pris ses habitudes.
Ce que la France reçoit le 9 juillet#
Côté pratique, Delcourt/Tonkam ouvre le bal le 9 juillet 2026 avec ce premier tome, annoncé dans la collection Moonlight d'après les fiches des sites spécialisés. Le prix évoqué tourne autour de huit euros cinquante, sous réserve de confirmation à la sortie. Une chose est acquise, et elle compte : Strand est une série complète en cinq tomes. Au Japon, l'histoire a été prépubliée dans le Weekly Shonen Sunday de Shogakukan, du 4 septembre 2024 au 8 octobre 2025, le cinquième et dernier volume paraissant le 18 novembre 2025.
Cette forme close a quelque chose de précieux, à l'heure des sagas qui s'étirent sans fin. Cinq tomes, un début, une fin, un geste maîtrisé de bout en bout : voilà le genre d'objet que l'on peut envisager d'un trait, comme ces séries terminées faites pour la lecture d'une traite. Rien n'oblige le lecteur français à patienter des années pour connaître le sort de ces quatre adolescents ; l'ensemble existe déjà, achevé, de l'autre côté du monde.
Le rythme de parution des tomes deux à cinq en France, en revanche, n'a pas été communiqué à ce jour, et je préfère m'abstenir de le deviner. Ce serait dommage, sur une série aussi courte, d'imposer une attente qui en briserait la tension ; mais la décision appartient à l'éditeur, et lui seul la tranchera. Je note simplement l'espoir, en passant.
Ce qui restera, au fond, c'est cette image de départ, tenace : une ville intacte et pourtant morte, faute d'un courant que nul ne voyait passer. Il y a là une manière très juste de nous rappeler sur quoi tient notre confort, et à quelle vitesse tout peut vaciller. Rendez-vous le 9 juillet pour voir si Strand donne à cette obscurité la profondeur qu'elle mérite.
Sources#
- Strand manga ends with 5th volume (Anime News Network)
- NUMBER 8 et Ryohei Masuko sortiront le manga Strand le 4 septembre (Anime News Network FR)
- Nouveautés manga été 2026, sorties juillet-août (atsuatsu.fr)
- Le plein d'infos sur la sortie française du manga Strand (Manga News)
- Blue Giant (manga) (Wikipedia)





