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Powers de Bendis arrive sur Netflix

Powers de Bendis arrive sur Netflix

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a dans ce comic une odeur de papier bon marché et de café froid, celle des bureaux de flics mal éclairés où deux détectives bossent sur des homicides impliquant des types capables de voler. Powers, c'est ça depuis avril 2000 : un polar procédural planté dans un monde de super-héros, écrit par Brian Michael Bendis et dessiné par Michael Avon Oeming. Et le 20 mars 2026, The Hollywood Reporter a annoncé que Netflix développait une série animée pour adultes tirée de ce comic. Bendis écrira le pilote. Oeming assurera la direction artistique. Dark Horse Entertainment produit.

Le projet est en développement. Pas en production, pas en tournage, pas en post-prod. En développement. La nuance compte, parce que beaucoup de séries annoncées à ce stade ne voient jamais le jour.

Reste que l'annonce dit quelque chose sur l'état du marché des comics adaptés en 2026.

Un comic né à contre-courant#

Bendis a souvent raconté que Powers était né d'un mélange d'influences inhabituelles pour un comic : Homicide: A Year on the Killing Streets de David Simon (le même David Simon qui créera The Wire), la biographie de Janis Joplin, Taxi Driver. Il décrivait la série comme un "Behind the Music des super-héros", une formule qui résume bien le décalage : on ne suit pas les capes, on suit ceux qui ramassent les morceaux après leur passage.

Les détectives Christian Walker et Deena Pilgrim enquêtent sur des crimes impliquant des individus dotés de super-pouvoirs. Le ton est plus proche de la série noire que du splash page en double page. Quand j'ai relu les premiers numéros il y a quelques semaines (j'avais retrouvé les TPB d'Image dans un carton en rangeant ma bibliothèque), j'ai été frappée par la mise en couleur de Pat Garrahy, ces planches au noir profond d'Oeming, et surtout par le rythme des dialogues. Du Bendis pur jus, bavard et nerveux, avec ces répliques qui se chevauchent comme dans un vrai interrogatoire.

Le comic a démarré chez Image Comics en 2000, a remporté l'Eisner Award du Best New Series en 2001, puis a migré chez Marvel sous l'imprint Icon en 2004, avant de passer chez DC via Jinxworld en 2018. Depuis 2021, c'est chez Dark Horse que Jinxworld a posé ses valises. La dernière série, Powers 25, a débuté en septembre 2025 pour les 25 ans de la franchise, avec de nouveaux personnages (la détective Kutter, Moebius Moon) sous la supervision de Deena Pilgrim, devenue capitaine.

Quatre éditeurs en 26 ans. C'est beaucoup. Mais c'est justement parce que Bendis et Oeming possèdent les droits que la série a pu se déplacer.

Netflix et le fantôme de PlayStation Network#

Ce n'est pas la première fois qu'on adapte Powers pour la télé. La série live-action diffusée sur PlayStation Network en 2015-2016, avec Sharlto Copley et Susan Heyward, a eu deux saisons de 10 épisodes chacune. La première a démarré le 10 mars 2015, la seconde s'est terminée le 19 juillet 2016. Annulation en août 2016, sans raison officielle publiée par Sony. Réception critique mitigée : 48 % sur Rotten Tomatoes sur 29 critiques.

PSN n'était pas le bon support, comme d'autres adaptations BD et manga au cinéma l'ont montré à leur manière. C'était la première série originale scriptée de la plateforme, lancée quand personne ne pensait à PlayStation comme diffuseur de fiction. Le budget et la visibilité n'étaient pas là.

Netflix, c'est une autre échelle. Et le choix de l'animation pour adultes plutôt que du live-action ouvre d'autres possibilités. Le style graphique d'Oeming, très contrasté, aplats noirs et compositions géométriques, se prête mieux à l'animation qu'à la prise de vue réelle. C'est d'ailleurs Oeming lui-même qui fera le développement visuel de la série. On perçoit ici une logique cohérente : adapter un comic graphiquement singulier en respectant son identité visuelle, pas en la trahissant par un filtre réaliste.

ComicBook.com a cadré l'annonce comme "la réponse de Netflix à Invincible" (la série animée Amazon Prime Video tirée du comic Image Comics de Robert Kirkman). C'est un angle médiatique, pas une déclaration officielle de Netflix ni des créateurs. Mais la comparaison circule.

Le creator-owned, un modèle qui pèse#

Ce qui m'intéresse davantage que l'annonce elle-même, c'est ce qu'elle dit du modèle creator-owned en 2026. Bendis écrit le pilote de sa propre série. Oeming en fait le design. Ils ne sont pas des prestataires embauchés par un studio pour adapter leur travail, ils sont aux commandes. C'est la différence avec un auteur Marvel qui voit son personnage adapté par un scénariste qu'il n'a jamais rencontré.

Dark Horse Entertainment, le bras audiovisuel de Dark Horse Comics, produit la série, avec Keith Goldberg et Chris Tongue comme producteurs exécutifs. Et ce n'est pas le seul projet Bendis chez Netflix : un film tiré de Torso (le graphic novel de Bendis et Marc Andreyko, 1998, l'histoire vraie d'Eliot Ness traquant un serial killer à Cleveland) est aussi en développement, produit par Zach Cregger. Deux adaptations Bendis en parallèle chez le même diffuseur.

Quand on regarde le parcours de Bendis, on voit un auteur qui a passé des années au sommet du mainstream (Ultimate Spider-Man, New Avengers, House of M, co-création de Miles Morales et de Jessica Jones chez Marvel), qui a basculé chez DC en 2018, puis qui a ramené tout son catalogue creator-owned chez Dark Horse en 2021. Il a aussi un first-look deal avec Amazon Prime Video depuis 2024 pour d'autres titres Jinxworld. Et il a été consulting producer sur Daredevil: Born Again (Disney+, 2025).

Sur ce point, je suis un peu partagée. D'un côté, Bendis est l'exemple parfait de l'auteur qui navigue entre les systèmes : mainstream pour la visibilité, indépendant pour le contrôle. De l'autre, ça montre que les deux mondes ne sont pas si séparés qu'on le dit. Les mêmes noms circulent.

J'ai feuilleté récemment le catalogue des couvertures variantes de Powers 25, signées Mike Mignola, Stan Sakai, David Mack, Alex Maleev, Eric Powell, Jill Thompson, Scott Hepburn. C'est un who's who de Dark Horse. Ça ressemble à un adoubement collectif.

Ce que le marché comics indépendants dit de l'adaptation#

Le modèle creator-owned n'est pas nouveau. Image Comics a été fondé en 1992 sur ce principe. Mais ce qui a changé, c'est que les plateformes de streaming cherchent activement du contenu qui n'est pas Marvel ou DC. Umbrella Academy (Dark Horse) a eu quatre saisons sur Netflix entre 2019 et 2024. Sweet Tooth (DC/Vertigo) en a eu trois aussi, entre 2021 et 2024. Invincible (Image) est un succès critique et public sur Amazon.

Le pool de propriétés intellectuelles adaptables ne se limite plus aux Big Two. Et pour un auteur qui possède ses droits, la différence économique saute aux yeux. Quand les maisons d'édition BD traversent des difficultés, le creator-owned offre aux auteurs un modèle où ils captent la valeur de leurs créations sur tous les supports.

Le comic Powers a aussi un atout narratif que les studios recherchent : c'est un procedural. Le format enquête-de-la-semaine (avec un arc long en toile de fond) se prête naturellement à une série télévisée. C'est un formatage que les showrunners comprennent, que les spectateurs connaissent, et qui permet d'accrocher un public qui ne lit pas de comics.

En attendant#

Le projet est en développement. Pas de casting vocal annoncé, pas de studio d'animation confirmé, pas de nombre d'épisodes, pas de date de sortie. C'est un signal, pas un produit fini.

Mais le signal est clair. Le comic creator-owned, longtemps cantonné à un marché de niche, alimente désormais les catalogues des plus grosses plateformes de streaming. Et les auteurs qui ont eu la clairvoyance (ou l'entêtement) de garder leurs droits se retrouvent avec les cartes en main.

Bendis, 58 ans, cinq Eisner Awards, co-créateur de Miles Morales, est en train de prouver que le parcours qui rapporte le plus dans les comics américains n'est peut-être pas de rester chez Marvel ou DC, mais d'y passer, d'y construire sa réputation, puis de revenir chez soi avec ses propres histoires.

Powers racontait déjà ça en 2000, d'une certaine manière. Des gens ordinaires qui travaillent dans l'ombre de ceux qui ont les pouvoirs. Sauf que dans la vraie vie du comics, les pouvoirs, ce sont les droits. Et ceux qui les possèdent décident de la suite.


Sources#

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