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Eisner Awards 2026 : cérémonie du 24 juillet à San Diego

Eisner Awards 2026 : cérémonie du 24 juillet à San Diego

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Marquez la date : vendredi 24 juillet 2026, soirée au Hilton San Diego Bayfront Hotel. C'est là que se joue la 38e remise des Will Eisner Comic Industry Awards, l'événement professionnel qui ferme symboliquement le San Diego Comic-Con et qui distribue, en une seule soirée, l'équivalent d'une saison d'Oscars pour la bande dessinée nord-américaine. La nuit du 24 juillet n'est pas une formalité. C'est l'aboutissement d'un cycle qui a commencé il y a un an, et qui se conclura par 32 trophées remis à des autrices, auteurs, dessinateurs, coloristes, éditeurs, parfois venus de très loin.

Cette année, le contexte change. Laura Jones administre les Eisners pour la première fois après le départ de Jackie Estrada, en place depuis 1990. La transition s'est faite proprement, mais elle pèse. Trente-cinq ans de méthode Estrada cèdent à une équipe nouvelle qui doit prouver, sur cette première vraie cérémonie complète, que le prix reste ce qu'il était : la référence absolue. J'ai déjà parlé, en mai, des nominations et de leur ancrage français en VF ; je reviens ici sur la soirée elle-même, sur les favoris, et sur ce qui se joue vraiment quand les enveloppes s'ouvrent.

Une soirée, deux cérémonies, un même week-end#

Le déroulé du 24 juillet est public, et il mérite qu'on s'y arrête parce qu'il dit quelque chose de la mécanique du prix. Le matin, dans une salle du San Diego Convention Center, c'est le Hall of Fame qui ouvre le bal. Les inductees Judges Choice et les quatre lauréats issus du vote public reçoivent leur trophée dans une cérémonie séparée, plus intime, qui mélange hommages aux disparus et discours des vivants. C'est là que devrait se jouer, à mon sens, l'un des moments les plus chargés de la semaine : le sort d'Akira Toriyama, nommé au vote public du Hall of Fame à titre posthume. Le créateur de Dragon Ball, mort en mars 2024, est l'un des 16 candidats parmi lesquels 4 seront retenus. Sa présence dans cette liste, déjà inhabituelle pour un mangaka japonais, dirait beaucoup si elle se transformait en consécration.

Le soir, on bascule au Hilton Bayfront. Le format est celui d'un gala professionnel, tenue de soirée informelle, repas servi, présentateurs et présentatrices invités. La cérémonie défile à un rythme tendu : 32 catégories à honorer, des discours rapides, des prises de parole parfois bouleversantes quand un livre indépendant ou un travail mémoriel rafle un prix face aux machines DC ou Marvel. Le vote, lui, s'est clos le 5 juin pour les professionnels habilités (éditeurs, créateurs, libraires spécialisés, retailers, critiques). Le résultat, à cet instant précis du 24 juillet au soir, n'est connu de personne en dehors de l'organisation.

DC Comics écrase le tableau des nominations#

Avant de parler favoris, le constat brut : DC Comics part avec 16 nominations en nom propre, plus 10 nominations partagées. Fantagraphics suit avec 14, Image avec 12. C'est le retour spectaculaire d'un grand éditeur mainstream qui, ces dernières années, avait laissé l'indépendant et l'alternatif accumuler les trophées. Le relaunch Absolute, lancé en automne 2024, change l'équation : Absolute Batman rafle 5 nominations, Absolute Martian Manhunter en cumule 6, Absolute Wonder Woman s'installe en Best Continuing Series. Sur la même page, on lit les trois lignes de DC et on comprend que la nuit pourrait être longue pour les autres.

L'individu qui domine la saison 2026 s'appelle Deniz Camp. Cinq nominations à son nom : Best Writer (pour Absolute Martian Manhunter, Assorted Crisis Events et The Ultimates), Best Limited Series, Best New Series, et deux fois Best Single Issue. Un scénariste qui rafle cinq nominations en une saison, ça n'arrive pas tous les ans. James Tynion IV suit avec 4 nominations, ventilées chez BOOM !, Dark Horse et Image. Ces deux noms sont les favoris naturels de la catégorie Best Writer, où ils affrontent Scott Snyder, Mariko Tamaki, Kelly Thompson et Stephanie Williams.

Côté dessinatrices et dessinateurs, le Best Writer/Artist met en présence Juni Ba, Jamal Campbell, Jesse Lonergan, Chang Sheng, Linnea Sterte et Kazumi Yamashita. Le Best Penciller/Inker rassemble Elsa Charretier, Sean Phillips, Javier Rodriguez, Chris Samnee, Hayden Sherman et Eric Zawadzki. Sur cette deuxième liste, la trajectoire de Hayden Sherman est à suivre : déjà primé en 2025 avec Kelly Thompson pour Absolute Wonder Woman, le voilà encore en lice pour les pages du même titre. Une deuxième saison consécutive, ce serait la confirmation d'un statut.

La présence française, plus discrète qu'en 2025 mais réelle#

Manu Larcenet avait raflé le Best Adaptation 2025 pour La Route, c'était l'événement français de la dernière édition. Pour 2026, l'équation change : pas de gros prix transversal cette fois, mais deux nominations bien placées dans une catégorie de prestige, la Best Reality-Based Work. Guy Delisle est nommé pour Muybridge, son roman graphique sur le pionnier de la chronophotographie, publié par Drawn & Quarterly dans une traduction de Helge Daschert et Rob Aspinal. C'est un livre déjà sorti en français au printemps 2025, qui prolonge la veine documentaire de Delisle après ses Chroniques de Jérusalem, et qui croise l'histoire du cinéma et l'histoire des sciences avec la finesse pédagogique qui fait sa marque.

Stéphane Fert, lui, est nommé en duo avec Wilfrid Lupano pour Surrounded : America's First School for Black Girls, 1832, publié chez ABLAZE. La VF s'intitule Cernés, sortie chez Delcourt en 2024. C'est un récit historique sur l'école Canterbury fondée par Prudence Crandall dans le Connecticut, première école pour jeunes filles noires aux États-Unis, fermée violemment quelques mois après son ouverture. La nomination est lourde de sens : un binôme français primé pour un livre sur l'histoire afro-américaine, dans la catégorie la plus politique des Eisners, face à Ben Passmore (Black Arms to Hold You Up), Mimi Pond, Carol Tyler et le mangaka Rintaro (My Life in 24 Frames Per Second, publié chez Kana Manga US). C'est le genre de panel où l'on aimerait être dans la salle.

Côté présence française au sens strict, pas de nomination repérée pour Bastien Vivès, Riad Sattouf ou Catherine Meurisse cette année. La sélection 2026 favorise les œuvres de Delisle et le duo Lupano-Fert, deux signatures qui circulent depuis longtemps de part et d'autre de l'Atlantique. Le constat s'inscrit dans une tendance plus large : la VF qui arrive aux Eisners est de plus en plus celle qui a été traduite en anglais dans l'année écoulée, ce qui pousse les éditeurs nord-américains à scruter le catalogue franco-belge avec une attention nouvelle.

Best Graphic Album, la catégorie la plus ouverte#

Si une catégorie cristallise l'attention des libraires français cette saison, c'est le Best Graphic Album – New. Six titres en lice, tous publiés en 2025 aux États-Unis : Cannon, Drome de Jesse Lonergan, The Fable of Erkling Woods, A Garden of Spheres de Linnea Sterte, More Weight : A Salem Story et Shadows of the Sea. Lonergan et Sterte arrivent en favoris parce qu'ils cumulent trois nominations chacun cette saison, dans plusieurs catégories techniques. Linnea Sterte est aussi nommée en Best Painter/Multimedia Artist, ce qui pose son album A Garden of Spheres comme un objet visuel total, pas seulement narratif.

Le Best Continuing Series est plus politique. Absolute Batman, Absolute Wonder Woman, The Department of Truth, FML, The Power Fantasy, Storm. Cinq titres mainstream face à un seul outsider, FML, qui boxe dans une autre catégorie. Si Wonder Woman remporte une deuxième fois consécutive, on tient peut-être une dynastie. Si Batman l'emporte, DC valide en bloc la stratégie Absolute. Et si The Power Fantasy surprend tout le monde, on aura un signal fort envoyé à Image et à la déconstruction du super-héros qu'opère Kieron Gillen depuis trois ans.

Le Best Limited Series garde le suspense : Absolute Martian Manhunter part en favori, mais Crownsville, Out of Alcatraz et Beneath the Trees Where Nobody Sees : Rite of Spring tiennent leur réputation indé. La catégorie est devenue le terrain de jeu où le grand prix peut basculer vers une mini-série solide plutôt que vers un super-héros. C'est en regardant ces choix que l'on prend la température réelle de l'industrie.

Le Best Single Issue, baromètre de la qualité formelle#

Cette catégorie mérite qu'on s'y arrête parce qu'elle ne récompense ni une série, ni un album, mais un seul numéro. Un single issue. Vingt à trente pages, et tout doit y être : la tenue narrative, la maîtrise graphique, l'efficacité. Pour 2026, six finalistes : Absolute Batman 2025 Annual #1, Absolute Martian Manhunter #1, Assorted Crisis Events #4, Coin-Op no. 10 : Wet Cement, Ice Cream Man #43, Something Is Killing the Children : A Monster Walks into a Bar #1.

Deniz Camp en place trois sur six (Absolute Martian Manhunter #1 et deux entrées Assorted Crisis Events), ce qui pose la question de la dispersion du vote en sa faveur. Coin-Op no. 10, signé par les frères Hoernig, fait figure d'outsider absolu, presque expérimental, et il n'est pas exclu qu'il rafle la mise dans une catégorie où le jury professionnel aime récompenser le risque formel. Ice Cream Man, dont chaque numéro est conçu comme un court-métrage horrifique, est l'autre prétendant sérieux. Le Best Single Issue est souvent la catégorie qui produit la surprise de la soirée.

Les coulisses techniques, là où se gagnent les vraies victoires#

Au-delà des prix grand public, les Eisners récompensent aussi les artisans. Best Cover Artist : Juni Ba mène avec quatre nominations chez DC, Goats Flying Press, IDW et Image. Best Coloring : Jordie Bellaire écrase la catégorie avec six nominations, devant Jesse Lonergan, Matheus Lopes et José Villarrubia. Best Lettering : Clayton Cowles place cinq nominations chez DC et Marvel, Hassan Otsmane-Elhaou en cumule quatre.

Ces trois métiers décident souvent du sort d'un album. Une coloriste comme Jordie Bellaire transforme un trait technique en atmosphère ; un lettreur comme Clayton Cowles peut sauver une scène d'action en faisant ralentir le rythme par un simple choix typographique. C'est l'angle que je conseille toujours aux lectrices et lecteurs qui découvrent les Eisners : si vous voulez comprendre ce qui fait un grand comic, regardez d'abord qui a gagné en lettering et en coloring cette année-là. C'est l'arrière-cuisine du prix, et c'est là qu'on apprend le métier.

Best U.S. Edition of International Material, la fenêtre internationale#

La catégorie qui s'ouvre le plus à l'étranger reste le Best U.S. Edition of International Material, scindée en deux : la générale, et celle réservée à l'Asie. Côté Asie, Hirayasumi et Tokyo Alien Bros. de Keigo Shinzō (édité par Viz aux États-Unis, par Le Lézard Noir en France), Land de Kazumi Yamashita figurent parmi les manga retenus. Yamashita est aussi dans le Best Writer/Artist, ce qui en fait une candidate sérieuse à la double consécration. Kana Manga US continue d'avancer ses pions, avec notamment My Life in 24 Frames Per Second du réalisateur Rintaro en Best Reality-Based Work.

Côté général, on trouve Cornelius : The Merry Life of a Wretched Dog, In the End We All Die, Nocturnos, Smoke Gets in Your Eyes, Buff Soul, Raging Clouds. C'est une catégorie où des éditeurs comme Fantagraphics, Drawn & Quarterly et ABLAZE jouent leur position d'importateurs sérieux, et où la BD française pourrait, si Lupano-Fert et Delisle ne raflent pas leur catégorie principale, ramasser un prix de consolation tout sauf consolant.

Ce qui reste à observer le soir du 24#

À cet instant, il y a deux suspenses majeurs. Premier suspense : DC réussira-t-il un sweep des grandes catégories super-héroïques (Best New Series, Continuing, Limited, Cover Artist, Coloring) ? Si oui, la maison récupère un statut qu'elle avait laissé filer pendant cinq ans. Deuxième suspense : Akira Toriyama entrera-t-il au Hall of Fame ? Le vote public est ouvert jusqu'à fin mai, et son nom fait l'unanimité dans la presse spécialisée, mais le résultat n'est garanti pour personne sur une liste où figurent aussi Chris Ware, Jeff Smith, Mark Waid, Colleen Doran, Posy Simmonds et Peter Kuper. Six poids lourds qui se disputent quatre places.

Le troisième suspense, plus discret, concerne la qualité de l'organisation Laura Jones. Le passage d'Estrada à Jones a été suivi à la loupe par la presse comics. Une cérémonie qui se déroule sans accroc, des discours fluides, une diffusion vidéo propre : ce sont les marqueurs que les professionnels regarderont pour juger si la transition est réussie. Les Eisners ont un prestige qui ne tient pas qu'aux trophées. Il tient aussi à la mise en scène. Une soirée mollement orchestrée ou un incident technique pourraient peser plus lourd qu'on ne croit dans la perception du prix pour les éditions à venir.

Pour qui suit l'industrie comics depuis longtemps, ce 24 juillet 2026 sera une nuit-charnière. Pour qui découvre les Eisners, c'est aussi un excellent moment pour entrer dans le palmarès américain et voir comment il dialogue avec la BD européenne. Côté français, regardez la cérémonie en gardant un œil sur Delisle et sur Fert : si l'un des deux remporte sa catégorie, on aura, après le coup de tonnerre Larcenet de 2025, la confirmation que la BD française n'est plus une curiosité aux Eisners. C'est devenu une présence qui compte.

Si vous voulez préparer la soirée en libraire, je vous recommande aussi de jeter un œil au palmarès de Lyon BD 2026 pour le pendant français, et au bilan d'un an du DC All In pour comprendre d'où vient la déferlante DC dans les nominations. Et puis attendez le 25 juillet au matin, je reviendrai ici avec le palmarès complet, livre par livre, lauréat par lauréat.

Sources#

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