Un trait au pinceau, épais quand le geste appuie, effilé quand il s'envole : c'est la première chose que je regarde dans une planche de Gaston. Le tome 23 de Gaston Lagaffe, « Des Boum et des Paf », sort le 21 octobre 2026 chez Dupuis. Pour une dessinatrice, la vraie question n'est pas de savoir si l'album fera rire. Elle est plus intime : peut-on reprendre le trait d'un autre, celui d'André Franquin, sans le trahir ni le décalquer ? Delaf, le Québécois Marc Delafontaine, s'y attelle une deuxième fois. Et cette fois, il ne signe que le dessin.
Reprendre un geste, pas seulement un personnage#
On parle beaucoup de « faire revivre Gaston » comme s'il s'agissait de retrouver un ton, des gags, une galerie de seconds rôles. C'est vrai, mais ça passe à côté du plus dur. Gaston, né dans les pages de Spirou le 28 février 1957 (dans le numéro 985, sans même un gag pour l'accompagner) puis lancé pour de bon le 13 juin de la même année, n'est pas seulement un personnage. C'est une manière de poser l'encre. Une élasticité du corps, une façon de faire déborder le mouvement hors de la case.
Reprendre un personnage aussi identifiable que Gaston, on sait à peu près faire : la silhouette, le pull vert, les espadrilles, la mèche. Reprendre le geste qui l'a fait naître, c'est autre chose. Franquin dessinait vite et modulé, avec une nervosité qu'on ne fabrique pas à froid. Depuis sa disparition, le 5 janvier 1997 à Saint-Laurent-du-Var, personne n'avait osé remettre la main dessus jusqu'au retour orchestré par Dupuis.
Ce qui me touche, dans le choix de Delaf, c'est qu'il ne cherche visiblement pas à imiter ligne pour ligne. Il vise l'époque du dessin plus que sa copie. Il a d'ailleurs situé l'intrigue de ce tome 23 à la fin des années 1960 et au début des années 1970, autour de l'album qu'il admire le plus, « Le Cas Lagaffe ».
Le pinceau, ce mouchard du poignet#
Delaf a confié son admiration pour le trait du « Cas Lagaffe » : un dessin au pinceau, qu'il décrit comme sensuel. Ce mot, dans sa bouche d'auteur, n'a rien d'anodin. Le pinceau, contrairement à la plume, ne pardonne aucune hésitation. Il enregistre la vitesse de la main, la pression, le moindre tremblement. Un trait au pinceau réussi, c'est un geste attrapé au vol.
Quand je compare plume, pinceau et tablette dans mes propres planches, je retombe toujours sur cette évidence : le pinceau est le plus vivant et le plus traître. Il donne une ligne qui enfle et s'amincit dans le même mouvement, cette respiration qu'on voit filer dans les onomatopées de Franquin. « Des Boum et des Paf » : même le titre est une déclaration graphique. Le boum et le paf, chez Franquin, ne sont pas des mots posés sur l'image, ce sont des explosions de trait.
Est-ce qu'un lecteur sent la différence entre un pinceau tenu à la main et une brosse numérique qui l'imite ? Honnêtement, là-dessus je n'ai pas de certitude tranchée. Je passe des soirées entières à régler des brosses censées reproduire la modulation d'un vrai poil de martre, et le résultat me convainc une fois sur deux. Ce que je sais, c'est qu'un dessinateur qui reprend le geste d'un maître prend un risque que la simple ressemblance ne mesure pas.
Trondheim au scénario, la main de Delaf libérée#
Voilà le vrai changement de ce tome 23, et il est facile à rater. Le tome précédent, « Le Retour de Lagaffe », paru le 22 novembre 2023, Delaf l'avait porté seul : dessin et scénario. Un tour de force, salué par le public, avec des ventes estimées autour de 500 000 exemplaires en France selon les chiffres de presse.
Pour « Des Boum et des Paf », il s'associe à Lewis Trondheim au scénario. Trondheim raconte avoir lu et relu Gaston enfant, et il a poussé le souci du détail jusqu'à réunir des objets emblématiques des années 1970, cabines téléphoniques et détecteurs de mensonge, pour retrouver l'attention de Franquin au décor d'époque.
Pour la dessinatrice que je suis, cette répartition dit quelque chose. Se décharger du scénario, c'est rendre toute sa main au dessin. Quand on tient seul la narration et le trait, on économise l'énergie graphique, on rationalise. En confiant l'histoire à un complice, Delaf peut se replonger dans le pur plaisir du geste, celui qu'il admire chez Franquin. Je parie que ça se verra dans les pleines pages.
Une succession qui se joue aussi dans le trait#
On ne peut pas parler de ce retour sans la bataille qui l'a précédé. Isabelle Franquin, la fille du dessinateur, avait assigné Dupuis le 28 mars 2022 devant le tribunal de première instance de Bruxelles, au nom du droit moral, en invoquant la volonté de son père que Gaston ne survive pas sous une autre plume. Elle avait d'abord obtenu gain de cause, avant qu'un arbitrage privé conclu en mai 2023 n'autorise l'éditeur à publier, sous condition d'un droit de regard préalable sur le choix des auteurs, refusable seulement pour un motif éthique ou artistique.
Ce détail m'intéresse plus qu'une simple clause juridique. Le droit de regard porte sur le choix des auteurs, donc sur la main qui va tenir le pinceau. La succession de Franquin ne se règle pas qu'en salle d'audience, elle se joue trait par trait. Pour le tome 22, Isabelle Franquin avait pu relire l'album avant parution et n'avait, semble-t-il, formulé aucune remarque.
Delaf, lui, n'est pas un inconnu qui débarque. Né le 9 octobre 1973, ce Québécois a co-créé « Les Nombrils » avec Maryse Dubuc, une série publiée chez le même Dupuis. Il connaît la maison, il connaît le poids du personnage. Reprendre Gaston, c'est un peu comme prolonger l'héritage graphique d'un maître : on hérite d'un trésor et d'une menace, celle de n'être jamais tout à fait à la hauteur.
Avec un tirage initial annoncé à un million d'exemplaires, l'album ne passera pas inaperçu. Mais le seul juge que j'attends, c'est la planche. Je veux voir si le pinceau respire. Si vous voulez creuser le sujet, Franquin figure d'ailleurs parmi les grands noms de la BD franco-belge qui ont façonné notre regard.
Sources#
- ActuaLitté, un 23e album attendu pour la rentrée 2026
- L'Avenir, Des Boum et des Paf, tirage à un million
- DH/Les Sports+, le retour de Gaston en 2026
- TOUTENBD, un nouveau Gaston en octobre 2026 par Delaf et Trondheim
- France Info, démêlés judiciaires autour du nouveau Gaston
- ActuaLitté, Le Retour de Lagaffe en novembre 2023 par Delaf





