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Erreurs de dessin devenues canon en BD et manga

Erreurs de dessin devenues canon en BD et manga

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Personne n'a corrigé les quatre doigts de Mickey depuis Steamboat Willie. Personne n'a rendu à Hulk sa couleur d'origine. Et les Simpsons resteront jaunes jusqu'à la fin de la civilisation télévisuelle. Voilà la thèse de cet article, posée d'emblée : les erreurs les plus célèbres de la bande dessinée et de l'animation ne sont pas des accidents regrettables, ce sont des choix que l'histoire a validés a posteriori. Des bugs devenus features, pour emprunter le vocabulaire des ingénieurs qui n'ont jamais touché un pinceau.

Il y a dans ce phénomène quelque chose qui dérange l'idée qu'on se fait du character design. Le dessin suppose la maîtrise, le trait juste, la cohérence visuelle. Or, certains des personnages que tout le monde reconnaît au premier coup d'œil doivent leur identité à un raté, une contrainte technique ou un simple oubli. Pas à un éclair de génie. À une erreur que personne n'a jugée utile de corriger.

Les quatre doigts de Mickey, ou l'économie du trait#

Walt Disney l'a dit avec un pragmatisme qui laisse rêveur : "His hand would look like a bunch of bananas." Cinq doigts sur une main de souris anthropomorphe aux proportions déjà improbables, ça faisait un doigt de trop. Le problème était autant esthétique qu'économique. Sur un court-métrage comme Steamboat Willie, sorti le dix-huit novembre mille neuf cent vingt-huit et d'une durée de sept minutes quarante-sept secondes, chaque image comptait. Multiplier un doigt supplémentaire par le nombre de dessins nécessaires à l'animation, puis par le nombre de courts-métrages produits chaque année, c'était une dépense que le studio ne pouvait pas se permettre.

Cette convention des quatre doigts s'est imposée à l'ensemble de l'animation occidentale. Elle est devenue si naturelle que son absence dérange. Dans Blanche-Neige, sorti en mille neuf cent trente-sept, les humains ont cinq doigts et les nains quatre. Personne dans la salle ne remarque la différence. Le cerveau accepte la règle sans qu'on ait besoin de la lui expliquer.

J'ai passé un après-midi entier, lors d'un festival à Lyon, à compter les doigts sur les affiches d'un stand consacré à l'animation classique. Le vendeur m'a regardée avec une perplexité polie. Il n'avait jamais remarqué.

Hulk : le géant qui a changé de couleur par accident#

Le premier numéro de The Incredible Hulk, publié en mai mille neuf cent soixante-deux par Stan Lee et Jack Kirby, présentait un Hulk gris. Pas vert. Gris. Le problème est venu de l'impression. Les presses de l'époque n'arrivaient pas à reproduire un gris uniforme sur les planches : le personnage passait du gris sombre au gris bleuâtre d'une page à l'autre, parfois d'une case à l'autre. Lee a tranché dès le deuxième numéro. Hulk serait vert, couleur plus stable à l'impression et, selon Lee, en référence au "Jolly Green Giant", la mascotte géante verte des conserves de légumes. La logique est savoureuse : la couleur la plus associée à la rage incontrôlable vient d'un problème d'encre.

Le gris n'a pas disparu pour autant. Marvel l'a récupéré bien plus tard en créant Joe Fixit, un alter ego de Bruce Banner qui ressurgit sous la forme du Hulk originel, gris, costumé, sarcastique, travaillant comme videur dans un casino de Las Vegas. Une erreur d'imprimerie devenue un personnage à part entière avec sa propre psychologie et ses propres arcs narratifs.

Les Simpsons : jaunes par défaut, génies par hasard#

Matt Groening a raconté l'origine de la couleur jaune des Simpsons avec une désinvolture qui confine à la provocation. Il voulait que les spectateurs, en zappant, s'arrêtent immédiatement : "un flash de jaune et vous savez que vous regardez les Simpsons". Mike Reiss, producteur de la série, a ajouté une raison plus prosaïque : le jaune permettait de ne pas dessiner de frontière entre la peau et les cheveux blonds, ce qui simplifiait le travail d'animation. Les courts-métrages du Tracey Ullman Show, diffusés à partir du dix-neuf avril mille neuf cent quatre-vingt-sept, puis la série lancée le dix-sept décembre mille neuf cent quatre-vingt-neuf, ont gravé cette couleur dans l'imaginaire collectif.

Le détail le plus révélateur concerne les doigts. Les Simpsons, comme Mickey, n'en ont que quatre. Mais Dieu et Jésus, lorsqu'ils apparaissent dans la série, sont les seuls personnages dessinés avec cinq doigts. L'intention est claire et délibérément absurde : la perfection anatomique est un attribut divin. On perçoit ici un sens de l'humour structurel, intégré à la grammaire visuelle elle-même, et pas seulement aux dialogues.

Toriyama et l'art de l'oubli#

Akira Toriyama a poussé la logique de l'erreur créative dans une direction différente : l'oubli pur et simple. Lors d'une interview sur l'émission Mandō Kobayashi en deux mille treize, le créateur de Dragon Ball a admis avoir complètement oublié l'existence de Launch, un personnage récurrent de la première partie de la série, capable de changer de personnalité en éternuant. Elle disparaît sans explication dans Dragon Ball Z. Toriyama ne savait plus qu'elle existait.

Le cas des queues de Saiyans est tout aussi révélateur. Goku, Vegeta et Gohan arborent une queue de singe dans les premiers arcs. Goten et Trunks, nés Saiyans eux aussi, n'en ont jamais eu. Aucune explication narrative n'a été fournie. Toriyama avait simplement cessé de dessiner les queues parce qu'elles le gênaient dans la composition de ses planches. Les fans ont construit des théories élaborées pour justifier cette absence. La vérité est plus simple et, d'une certaine façon, plus touchante : Toriyama, dont Dragon Ball a reformaté la grammaire visuelle du manga shonen pour des générations entières, oubliait des morceaux de son propre univers.

Je ne sais pas trop si c'est de la négligence ou une forme de libération artistique. Peut-être les deux.

Rob Liefeld et la beauté du torse impossible#

Il y a des erreurs que l'on corrige et des erreurs qui vous définissent. Rob Liefeld, cofondateur d'Image Comics et créateur de Cable, Deadpool et d'une quantité industrielle de personnages aux proportions anatomiquement suspectes, appartient à la seconde catégorie. Son dessin de Captain America en mille neuf cent quatre-vingt-seize, avec un torse si dilaté qu'il semble contenir deux cages thoraciques, est devenu un mème avant que le mot n'existe.

L'anecdote la plus éloquente concerne les pieds. Liefeld ne dessine pas les pieds, ou les dessine le moins possible, les cachant derrière des rochers, des explosions, des lignes de vitesse ou le bord inférieur de la case. C'est devenu un running joke dans l'industrie, au point que Deadpool y fait référence dans Deadpool 2 : "a guy who can't draw feet!". L'illustration originale de Captain America a été vendue aux enchères chez Heritage Auctions le dix-sept novembre deux mille vingt-trois pour cent trente-deux mille dollars. Un dessin moqué pendant près de trois décennies, devenu objet de collection à six chiffres.

Lucky Luke : la cigarette qui a disparu pour de bon#

Celle-ci n'est pas une erreur de dessin, mais une correction devenue plus iconique que l'original. Depuis sa création par Morris en mille neuf cent quarante-six, Lucky Luke fumait. En mille neuf cent quatre-vingt-trois, dans l'album Fingers, la cigarette est remplacée par un brin de paille. Morris a pris cette décision sous l'influence de la campagne anti-tabac de l'époque. L'Organisation mondiale de la santé lui a décerné un prix en mille neuf cent quatre-vingt-huit pour cette initiative, faisant de Lucky Luke le premier personnage de bande dessinée à recevoir une distinction de santé publique.

Le brin de paille est aujourd'hui si naturel que les lecteurs de moins de quarante ans ignorent souvent que le cow-boy solitaire a fumé pendant près de quatre décennies. La correction a absorbé l'original.

Derpy Hooves, ou quand les fans canonisent un défaut#

Le cas le plus spectaculaire d'erreur devenue canon vient peut-être de l'endroit le plus inattendu : My Little Pony. Dans l'épisode pilote de Friendship is Magic, diffusé en deux mille dix, un poney d'arrière-plan apparaît avec les yeux croisés, probablement une erreur d'animation. Les fans du forum 4chan l'ont repéré le vingt-cinq octobre deux mille dix, l'ont baptisé Derpy Hooves et en ont fait un phénomène. Le studio a fini par lui donner un rôle parlant le vingt-et-un janvier deux mille douze.

Une polémique a éclaté : certains estimaient que le personnage se moquait des personnes ayant un handicap visuel. Une pétition pour sa suppression a récolté cent trente-six signatures. La contre-pétition pour la maintenir en a récolté quarante-quatre mille trois cent quatre-vingt-quinze. Derpy a survécu, renommée "Muffins" dans le centième épisode, les yeux toujours croisés, le statut de mascotte officieuse intact. Un pixel mal placé dans un fichier d'animation, devenu l'un des personnages les plus aimés de la communauté.

Le paradoxe de l'erreur créatrice#

Ce qui relie ces histoires, au-delà de l'anecdote, c'est une vérité sur la création que les manuels de character design n'enseignent pas souvent. Le contrôle total du trait ne produit pas nécessairement la mémorabilité. Le décalage, l'accident, le raccourci économique, voire l'oubli, produisent parfois des résultats qu'aucune intention délibérée n'aurait obtenus. Les quatre doigts de Mickey sont plus expressifs que cinq doigts réalistes ne l'auraient été. Le vert de Hulk est plus frappant que le gris d'origine. Le jaune des Simpsons est devenu un signe sémiotique aussi puissant que le logo de la série.

On pourrait en tirer une leçon facile sur le lâcher-prise créatif, mais ce serait mentir. Toriyama n'a pas "lâché prise" quand il a oublié Launch. Liefeld n'a pas fait un choix artistique en évitant les pieds. Ce sont des accidents. Des failles. Des insuffisances réelles. Et c'est précisément pour ça qu'ils fonctionnent. Le public détecte la perfection calculée et s'en lasse. L'imperfection authentique, elle, crée de l'attachement. C'est peut-être la seule leçon de bande dessinée humoristique qui s'applique aussi à la bande dessinée tout court : le rire et la tendresse naissent au même endroit, là où ça dérape.

Sources#

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