Il y a dans les couloirs du Théâtre d'Angoulême, chaque fin janvier, une odeur reconnaissable entre mille : papier neuf, café tiède, encre de Chine séchée. C'est le parfum du Festival international de la bande dessinée, ce rendez-vous où la France entière fait semblant de se souvenir qu'elle aime la BD, avant de retourner à ses séries Netflix et ses podcasts true crime. En cette année 2027, l'odeur est la même, mais la rumeur dans les travées n'a rien de familier. Une nouvelle catégorie vient d'être annoncée par la direction du festival. Son nom : le Fauve de l'Invisible. Son objet : primer la meilleure bande dessinée sans texte dessinée les yeux bandés.
J'ai lu l'annonce sur mon téléphone, debout dans la file d'attente du Nouveau Monde, entre un cosplayeur de Corto Maltese et une dame qui portait un sac Casterman d'une édition 1997. J'ai relu. Puis j'ai rangé le téléphone en me demandant si quelqu'un au comité d'organisation n'avait pas confondu avril et janvier.
Le FIBD, cinquante-quatre ans et toujours les mêmes questions#
Le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême existe depuis 1974. Deuxième festival de BD au monde après le Comiket de Tokyo (qui joue dans une autre ligue, avec ses 750 000 visiteurs sur trois jours), il attire environ 200 000 personnes chaque année dans une ville de 42 000 habitants. Le déséquilibre est total. Pendant quatre jours, Angoulême cesse d'être une préfecture de Charente pour devenir la capitale mondiale du neuvième art.
Les prix sont le cœur du festival. Le Fauve d'Or récompense le meilleur album de l'année. Le Grand Prix distingue un auteur pour l'ensemble de sa carrière, et le lauréat préside l'édition suivante. Le Prix Spécial du Jury, le Prix du Public, le Prix Révélation : autant de distinctions qui façonnent les trajectoires éditoriales et les tirages. Quand un album reçoit le Fauve d'Or, ses ventes peuvent tripler en quelques semaines. Les éditeurs le savent. Les auteurs aussi, même ceux qui prétendent ne pas y penser.
Le festival n'est pas sans polémiques. En 2016, la sélection initiale du Grand Prix ne comportait aucune femme, ce qui avait provoqué un tollé justifié et forcé le comité à revoir ses procédures. La question de la représentation, des petits éditeurs face aux mastodontes, du modèle économique de la BD face au numérique revient chaque année avec la régularité d'une marée. Mais une catégorie pour des dessins réalisés à l'aveugle, ça, personne ne l'avait vue venir.
La BD sans texte : un art qui n'a pas attendu Angoulême#
Avant de parler de ce qui n'a probablement aucun sens, parlons de ce qui en a. La bande dessinée sans texte, dite muette ou silencieuse, est un genre à part entière, et un genre exigeant. Supprimer le texte, c'est retirer le filet de sécurité du récit. Il ne reste que le dessin, le découpage, le rythme des cases, et la capacité du lecteur à combler les vides.
Moebius publie Arzach en 1975 dans Metal Hurlant. Pas un mot. Un guerrier sur un ptérodactyle, des paysages oniriques décomposés en planches somptueuses. L'absence de texte n'est pas un défaut, c'est le propos : Moebius voulait que le regard circule sans ancrage verbal, que l'image porte seule le poids du sens. Le résultat est une œuvre fondatrice qui a influencé autant la BD européenne que le design de Blade Runner.
Masashi Tanaka pousse la logique encore plus loin avec Gon, publié à partir de 1991 : un petit dinosaure dans un monde animal dessiné avec une précision naturaliste hallucinante, sans une seule bulle. Le succès commercial prouve que le public accepte le silence quand le dessin est assez éloquent. En 2006, Shaun Tan publie Là où vont nos pères (The Arrival), récit d'immigration en images seules, qui remporte des prix sur trois continents et figure désormais dans les programmes scolaires de plusieurs pays anglophones.
Ces œuvres partagent un point commun : elles demandent au dessinateur une maîtrise totale de la narration visuelle. Chaque case doit être lisible sans béquille textuelle. C'est un exercice de précision, pas de hasard.
Le Fauve de l'Invisible : ce que dit le communiqué#
Et c'est là que l'histoire déraille. Le communiqué publié par la direction du FIBD le 15 mars 2027 présente le Fauve de l'Invisible comme "une catégorie expérimentale destinée à explorer les frontières de la création graphique". Les règles sont les suivantes : chaque candidat doit soumettre une BD de huit à vingt-quatre pages, entièrement muette, dont les planches ont été réalisées les yeux bandés. Un jury de cinq illustrateurs volontaires, eux-mêmes bandés pendant la délibération (je n'invente pas), évaluera les œuvres.
Le communiqué cite un manifeste intitulé "Pour un art de la cécité créative", rédigé par un collectif anonyme. On y lit des phrases comme : "Le trait libéré de la tyrannie de l'œil retrouve sa vérité musculaire" et "Dessiner sans voir, c'est entendre la page". J'ai fait lire le manifeste à trois dessinateurs professionnels. Le premier a ri. La deuxième a demandé si c'était un exercice d'école d'art, vu que le contour drawing, ou dessin à l'aveugle, est une technique pédagogique pratiquée dans les ateliers depuis des décennies. Quant au troisième, pas de réponse. C'est peut-être la réaction la plus sage.
Quarante-sept candidatures auraient été reçues pour cette première édition. Le marché de la BD en France pèse environ 900 millions d'euros par an, avec près de 5 000 nouveautés publiées annuellement. Dans cet océan de production, quarante-sept artistes ont donc décidé de dessiner sans regarder leur feuille. On perçoit ici quelque chose qui hésite entre l'avant-garde et la blague de potache.
Le verdict, ou l'art du vide#
Je ne sais pas trop quoi penser de cette catégorie, et plus j'y réfléchis, moins j'ai de certitudes. Quelque chose se joue ici, entre la provocation assumée et l'interrogation sincère sur ce que peut encore inventer un festival qui a vu passer tous les courants du neuvième art depuis un demi-siècle. Yoshiharu Tsuge dessinait ses rêves sans les rationaliser, et on a mis trente ans à comprendre que c'était du génie. Moebius jetait ses ptérodactyles muets sur la page et personne n'a demandé de sous-titres. Peut-être que dessiner à l'aveugle est le prochain geste radical. Ou peut-être que c'est juste n'importe quoi.
La cérémonie de remise du Fauve de l'Invisible a eu lieu le samedi 25 janvier 2027, dans la salle Nemo, devant un public partagé entre curiosité et perplexité. Le jury, bandés retirés pour l'occasion, a annoncé le lauréat. Le premier prix a été décerné à une œuvre de vingt-quatre pages.
Vingt-quatre pages blanches.
Parfaitement, uniformément blanches. Pas un trait. Pas une tache. L'artiste, qui a souhaité rester anonyme, a expliqué dans un court texte lu par la présidente du jury : "J'ai dessiné les yeux bandés avec un crayon sans mine. C'est l'œuvre la plus honnête que j'aie jamais produite."
La salle est restée silencieuse une bonne dizaine de secondes. Puis quelqu'un au fond a applaudi. Puis tout le monde a regardé la date sur son téléphone.
Premier avril.
Il n'y a pas de Fauve de l'Invisible. Il n'y a pas de manifeste de la cécité créative. Il n'y a pas quarante-sept candidatures. Il y a un festival qui mérite qu'on y aille pour de vraies raisons, des auteurs comme Tsuge qui ont prouvé que la BD pouvait tout se permettre sans avoir besoin de se bander les yeux, et un premier avril qui tombait bien.
Bonne journée, et méfiez-vous des communiqués de presse.





