Imaginez la même planche, lue deux fois : une fois dans un album franco-belge posé sur la table, une fois sur l'écran vertical d'un téléphone, le pouce qui glisse. Ce n'est pas la même histoire, ce n'est pas le même geste. Et en mai 2026, ce geste vertical, celui des webtoons, traverse une zone de turbulence qu'on ne soupçonnait pas il y a deux ans. Webtoon Entertainment, la maison-mère cotée au Nasdaq sous le ticker WBTN, vient d'annoncer une perte nette de 373,4 millions de dollars pour l'exercice 2025. Multipliée par 2,4 par rapport à 2024. Le format que tout le monde présentait comme l'avenir de la bande dessinée numérique se retrouve à devoir prouver, chiffres en main, qu'il sait survivre à sa propre hype.
La France, dans ce paysage, occupe une place étrange : deuxième pays consommateur de webtoons.com derrière les États-Unis, avec 5,49 % du trafic mondial du site en mars 2026 selon Similarweb, soit la part la plus élevée d'Europe. Sur 24,3 millions de visites globales ce mois-là, une part significative venait d'ici. Mais Piccoma, le concurrent de Kakao qui avait débarqué en 2022 avec 12 millions d'euros d'investissement, a fermé ses portes françaises le 30 septembre 2024. Le terrain s'est dégagé pour Naver. Sauf que Naver perd de l'argent.
Ce que les chiffres disent vraiment#
Avant de regarder l'écran, observons les données. C'est une habitude que je tiens depuis mes débuts sur Blender : avant de toucher à un node, je lis toute la doc. Ici la doc, c'est le rapport annuel 10-K déposé en mars 2026.
Webtoon Entertainment a publié 1,3 milliard d'euros de chiffre d'affaires sur 2025, en croissance d'à peine 2,5 %. La perte opérationnelle s'établit à 90,2 millions de dollars, la perte nette à 373,4 millions. Le segment IP (droits d'auteur, adaptations) progresse de 31,8 % : c'est le seul vrai moteur. L'accord signé avec Disney, qui prévoit une plateforme commune adaptant environ 35 000 comics Marvel, Star Wars et 20th Century Studios en format vertical, mise tout sur ce levier. Pour les utilisateurs payants, la Corée gagne 3,3 % sur un an, les États-Unis et autres régions 5,6 %.
Le revers : le nombre d'utilisateurs actifs mensuels passe d'environ 170 millions fin 2024 à 157 millions au 31 décembre 2025. Une chute de 8,5 % que l'entreprise attribue partiellement à l'interdiction de Wattpad dans deux pays. L'action WBTN, introduite à 21 dollars en juin 2024, oscille autour de 9 dollars un an plus tard. La valorisation a fondu de plus de moitié.
Honnêtement, je regarde ces chiffres et je ne sais pas s'il faut y voir un pivot raté ou une phase d'investissement. Les deux lectures tiennent.
Le format vu d'un atelier d'illustration#
Le webtoon, techniquement, c'est une réécriture complète de la grammaire visuelle. Sur un album papier, la double page est l'unité de composition : votre œil saute, compare, recule. Sur un webtoon, l'unité c'est le scroll vertical infini, calibré pour un écran portrait de 360 à 414 pixels de large.
Quand on dessine pour ce format dans Clip Studio Paint ou Krita, tout change :
- Les cases s'étirent verticalement, parfois sur deux ou trois écrans, pour dilater le temps de lecture.
- Les espaces blancs entre cases servent de respiration et de transition narrative.
- Le rythme se construit à la verticale, par accumulation, pas par opposition diagonale.
- La colorisation devient quasi obligatoire, là où le noir et blanc reste roi en manga.
Ce n'est pas un format dégradé : c'est un autre artisanat. Mais c'est aussi un artisanat qui exige une cadence industrielle. Un webtoon populaire, c'est un épisode de 50 à 80 panels, par semaine, sans pause. Naver revendique environ 400 000 créateurs de web-comics et 27 millions de créateurs de web-novels sur sa plateforme globale. La plupart ne sont pas payés au tarif d'un auteur de BD franco-belge.
Le détail qui change tout, et qu'on ne voit pas dans les chiffres : la forme suit la monétisation. Le scroll vertical, la cliffhanger toutes les 30 cases, le système de Coins pour débloquer l'épisode suivant, tout est conçu pour que le geste de lecture devienne un geste d'achat. C'est élégant. C'est aussi épuisant pour les créateurs.
La bataille française que personne ne mesure#
Voilà où ça se complique, et où j'ai moins de certitudes. Le marché français de la BD a vendu 68,3 millions d'albums en 2024 selon GfK, en recul de 9 % par rapport à 2023, pour un chiffre d'affaires de 837 millions d'euros. Le manga représente 52 % des ventes totales. Le webtoon ? Évalué à 2 ou 3 % du marché total de la BD française par la chambre de commerce franco-coréenne, mais cette donnée date de 2022-2023, avant la fermeture de Piccoma. Personne, à ma connaissance, ne publie de chiffre actualisé et fiable sur la part de marché des plateformes de webtoons en France en 2026.
C'est frustrant, parce que c'est précisément la donnée qui permettrait de trancher. On sait que Webtoons attire 5,49 % de son audience mondiale depuis la France. On ne sait pas combien d'abonnés payants ça représente, ni combien de créateurs français vivent réellement de la plateforme.
Du côté des concurrents, Tappytoon, Manta, Lezhin et Delitoon sont accessibles, mais aucune donnée d'audience vérifiée ne permet de les comparer. Webtoon Factory, l'offre de Dupuis, continue de publier en français mais reste discrète sur ses volumes. Les grandes séries du moment sur Webtoon, Lore Olympus, Tower of God, True Beauty, UnOrdinary, sont traduites en français, et Sweet Home a réussi son adaptation Netflix internationale, ce qui justifie en partie le pari de Naver sur les IP.
Ce que je pense, en tant qu'artiste, de cette équation#
Le pari de Webtoon Entertainment pour 2026 est lisible : transformer la plateforme en pipe à adaptations. Disney et ses 35 000 comics, les séries Netflix dérivées, les revenus IP qui montent de 31,8 %. La plateforme sert d'incubateur narratif pour le streaming. Les MAU peuvent baisser tant que les droits dérivés explosent.
Sur le papier, ça tient. En pratique, ça veut dire que les créateurs deviennent des fournisseurs de matière première pour Hollywood. Le webtoon n'est plus une fin, c'est un début. Pour les jeunes illustrateurs français qui rêvent de publier sur Webtoon, ça change l'équation : on ne va plus sur la plateforme pour faire vivre une œuvre, on y va pour qu'elle soit repérée et achetée.
Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle. Je sais que ça ressemble étrangement à l'époque où DeviantArt et Tumblr étaient le seuil obligé pour exister. Sauf qu'à l'époque, on dessinait pour la communauté. Là, on dessine pour le tableau Excel d'un studio californien.
Pour les lecteurs français, l'offre reste là. Plus large, plus mainstream, plus calibrée pour les adaptations. Pour les créateurs français, la question est plus rugueuse : avec quel modèle économique vivre, dans un marché où le leader perd 373 millions par an et où le numéro deux a déjà fermé boutique ? Quelques pistes existent côté revenus des auteurs de webtoons français, et la bataille du modèle économique continue de se jouer en arrière-plan. Pour celles et ceux qui hésitent encore à se lancer, lire les 10 créations webtoon françaises en parallèle de cet article donne une idée concrète de ce qui circule vraiment.
Le marché global des webcomics, lui, est valorisé à 7,4 milliards de dollars en 2024 et projeté à 10 milliards d'ici 2030, avec un CAGR de 5,2 % selon GlobeNewswire. La croissance est là. Reste à savoir qui la captera : les plateformes, les studios, ou les créateurs eux-mêmes. Pour l'instant, le partage penche du mauvais côté.
Sources#
- Webtoon Entertainment IPO press release
- Webtoon Entertainment 10-K filing 2025 (Stocktitan)
- Résultats financiers 2025 Webtoon Entertainment (k-gen.fr)
- Stratégie 2026 et accord Disney (Koreanzone)
- Trafic webtoons.com mars 2026 (Similarweb)
- Première année post-IPO Webtoon (One Chapter A Day)
- Naver Webtoon et Piccoma en France (FKCCI)
- Fermeture Piccoma Europe (Kcomicsbeat)
- Marché BD France 2024 (ActuaBD / GfK)
- Résultats Q4 2024 Webtoon (Anime News Network)





