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L'école de Marcinelle, le style atome du journal Spirou

L'école de Marcinelle, le style atome du journal Spirou

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a dans l'odeur du papier journal quelque chose que les écrans n'ont jamais su rendre. L'encre fraîche, le bruit des pages qui claquent, l'odeur douceâtre d'imprimerie. Dans les années 1970 et 1980, le Journal de Spirou faisait partie de la maison. C'est par lui que je suis passée à l'école de Marcinelle, sans le savoir.

À l'époque, on ne parlait pas d'école : on parlait de Spirou, tout court. On le feuilletait, on le relisait jusqu'à ce que les bulles pâlissent, on se le passait comme un objet précieux. Ce que nous appelons aujourd'hui le neuvième art, nous le vivions avant d'avoir le mot ; notre article sur la définition et l'histoire de la bande dessinée en raconte l'essentiel.

L'école de Marcinelle, aussi appelée école de Charleroi, est un style de bande dessinée associé au journal Spirou. Son nom vient de la commune belge de Marcinelle, maintenant rattachée à Charleroi, où le Journal de Spirou fondé par Jean Dupuis a longtemps siégé.

D'où vient le nom « école de Marcinelle » ?#

Le nom est d'abord une adresse. Marcinelle est une ancienne commune belge francophone, maintenant rattachée à Charleroi. C'est là que le Journal de Spirou a longtemps siégé, et là que vivait son fondateur. Jean Dupuis, imprimeur belge installé dans la commune, a l'idée du journal ; le périodique naît de cette idée-là, portée par un imprimeur autant que par un éditeur.

Le périodique est fondé le 21 avril 1938 et paraît tout d'abord sous le titre « Le Journal de Spirou ». Dupuis y installe son imprimerie dès 1898 ; elle deviendra la plus grande du Hainaut avant la Première Guerre mondiale. Dans ce détail, il y a quelque chose de réconfortant : une commune de province qui finit par donner son nom à toute une manière de dessiner. L'école porte aussi le nom d'école de Charleroi.

Qui formait la « bande à quatre » ?#

La première génération de l'école s'appelle la bande à quatre. Jijé en est l'initiateur ; Franquin, Morris et Will sont ses assistants. Le groupe se constitue à Waterloo à partir de décembre 1946, quand Jijé puis Will s'y installent, bientôt rejoints par Franquin et Morris : une « longue année » de cohabitation qui court jusqu'en 1947-1948.

Le plus connu des quatre, Franquin, est formé par Jijé en compagnie de Morris et Will. Il débute en juin 1946 en reprenant Spirou et Fantasio, la série vedette du journal, que Jijé vient alors d'abandonner. On ne naît pas dans l'école, on y est reçu : d'atelier en atelier, de mentor à apprenti.

Les générations qui suivent :

GénérationNoms
Bande à quatre (première génération)Jijé, Franquin, Morris, Will
Deuxième générationYvan Delporte (rédacteur en chef et scénariste), Lambil, Jidéhem, Peyo (Les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit), Remacle, Jean Roba (Boule et Bill), Tillieux, Eddy Paape, Victor Hubinon
HéritiersBatem, Bruno Gazzotti, Janry, Yoann

Eddy Paape et Victor Hubinon méritent qu'on s'y arrête. Paape reprend Jean Valhardi dans les années 1950, avant d'en être écarté quand Jijé récupère la série ; Hubinon dessine un épisode de Blondin et Cirage en 1947, puis lance Barbe-Rouge, que Jijé reprendra plus tard. Deux parcours qui passent par l'orbite de Jijé et de Spirou, et qui méritent leur place dans cette généalogie autant que les noms plus connus. Peyo et Jean Roba, eux, ne quittent jamais le centre du tableau.

Que dessine-t-on dans le style atome ?#

Le style a des marques, et on les reconnaît d'un coup d'œil : dessins caricaturaux, gros nez, bulles arrondies. Le gros nez n'est pas un défaut du trait ; c'est sa signature, la première chose que l'œil accroche, avant même la scène. Ce style est aussi appelé « style atome », en référence à l'Expo 58 et à l'Atomium.

Le style atome mélange le cartoonesque et le réalisme, avec une impression de mouvement qui contraste avec une ligne claire jugée plus schématique. C'est exactement ce que je voyais sans le nommer : des personnages qui trépignent, qui chutent, là où d'autres restent posés sur leur case comme des mannequins.

Trois œuvres ont fait la réputation du courant. Spirou et Fantasio, la série vedette du journal que Franquin reprend à Jijé en 1946. Gaston Lagaffe fait ses premières apparitions dans le journal Spirou le 28 février 1957, dans le numéro 985. Et Lucky Luke, enfin, que ma génération a dévoré sans savoir qu'un mot, « école », existait déjà.

La transmission ne s'arrête pas à ma mémoire. Notre article sur le tome 23 de Gaston Lagaffe raconte comment le trait de Franquin passe de mains en mains, et celui consacré aux 80 ans de Lucky Luke prolonge la fête.

Et la ligne claire, alors ?#

De l'autre côté du trait, il y a la ligne claire : un langage graphique issu de l'école belge de bandes dessinées réunie autour d'Hergé, ce style Tintin des dessinateurs du journal Tintin. Ses caractéristiques de base : trait simple, aplats de couleur, liés autrefois aux contraintes d'impression des périodiques enfantins.

L'opposition entre les deux manières de dessiner est souvent citée dans les ouvrages : l'école de Marcinelle et son style atome, face à l'école de Bruxelles du journal Tintin et sa ligne claire. Mais une nuance chronologique change tout. Le terme « ligne claire » a été forgé en 1977, par le dessinateur néerlandais Joost Swarte, à l'occasion de l'exposition Hergé de Rotterdam qu'il coorganise. Les styles qu'il oppose existaient depuis les années 1940 et 1950 ; le mot, lui, est arrivé des décennies après. L'opposition n'est donc pas contemporaine du courant : on a d'abord dessiné, et on a mis des noms ensuite.

Notre article sur l'influence de la BD franco-belge prolonge cette histoire des écoles et de leurs voyages.

L'école de Marcinelle existe-t-elle encore ?#

On entend souvent que le Journal de Spirou a tiré sa révérence. Aucune source ne confirme une telle fin : le siège historique de Dupuis est toujours enregistré à Marcinelle, même si la rédaction opère aussi depuis Paris aujourd'hui. Son rédacteur en chef s'appelle Jonathan Dellicour, en poste depuis octobre 2024 ; selon l'ACPM, la diffusion totale du journal atteignait 37 142 exemplaires en 2025. Le titre a changé plusieurs fois, dont « Spirou HeBDo » entre 2006 et 2008, mais le journal n'a jamais cessé de paraître.

Quant à l'école, ses héritiers comptent Batem, héritier revendiqué de Franquin sur le Marsupilami, Bruno Gazzotti, Janry et Yoann. Le courant ne meurt pas, il se transmet, comme il l'a fait de Jijé à Franquin. Pour voir ce que fait aujourd'hui la BD franco-belge, notre article passe en revue dix auteurs contemporains à connaître.

FAQ#

Où se trouve Marcinelle ?#

Marcinelle est une ancienne commune belge francophone, maintenant rattachée à Charleroi. C'est là que le Journal de Spirou, fondé le 21 avril 1938 par Jean Dupuis, imprimeur installé dans la commune, a longtemps siégé.

Qui était la bande à quatre ?#

Jijé, l'initiateur, et ses assistants Franquin, Morris et Will. Le groupe se constitue à Waterloo à partir de décembre 1946. Franquin, formé par Jijé, débute en juin 1946 en reprenant Spirou et Fantasio, la série vedette du journal que Jijé venait d'abandonner.

Pourquoi parle-t-on de « style atome » ?#

C'est le nom donné au style de l'école de Marcinelle, en référence à l'Expo 58 et à l'Atomium : dessins caricaturaux, gros nez, bulles arrondies, mélange de cartoonesque et de réalisme, avec une impression de mouvement.

Le terme « ligne claire » est-il ancien ?#

Non, et c'est important. Le terme a été forgé en 1977 par le dessinateur néerlandais Joost Swarte, à l'occasion de l'exposition Hergé de Rotterdam. Les styles qu'il oppose existaient depuis les années 1940 et 1950 : l'opposition n'est donc pas contemporaine du courant, le mot est arrivé après les dessins.

Le Journal de Spirou a-t-il disparu ?#

Non. Le siège historique de Dupuis reste à Marcinelle ; Jonathan Dellicour est rédacteur en chef depuis octobre 2024, et le journal affichait une diffusion totale de 37 142 exemplaires en 2025, selon l'ACPM. Le journal a changé de titre plusieurs fois, dont « Spirou HeBDo » entre 2006 et 2008, mais n'a jamais cessé de paraître. La « fin de la revue », c'est une idée qui circule, pas un fait.

Sources#

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