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CLING ! La BD parle cash : l'argent en BD Monnaie de Paris

CLING ! La BD parle cash : l'argent en BD Monnaie de Paris

Par Camille V.

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Camille V.

Imaginez la première salle. Le sol de marbre du Quai Conti, les vitrines anciennes, et tout d'un coup, sur les cimaises, Picsou plongeant dans son coffre. Le contraste fait sourire avant même qu'on ait lu le premier cartel. C'est précisément ce que cherchent Lucas Hureau et Damien MacDonald, les deux commissaires de CLING ! La bande dessinée parle cash, qui occupe les espaces de la Monnaie de Paris du 10 avril au 6 septembre 2026. Plus de 250 œuvres issues des collections publiques et privées, huit grandes sections, et un parcours qui traverse un siècle d'imaginaires sur l'argent, le pouvoir, la chance et le travail.

Le pari d'une institution monétaire qui regarde sa propre représentation#

La Monnaie de Paris, plus ancienne institution française encore en activité (fondée en 864 par Charles le Chauve), a engagé depuis une quinzaine d'années un cycle d'expositions qui interroge l'argent par les arts. CLING ! arrive après plusieurs précédents importants, mais c'est la première fois qu'une exposition de cette ampleur se consacre à la BD. La pertinence du choix tient à un constat assez simple : peu d'arts contemporains se sont autant approprié la figure de l'argent que la bande dessinée. Du capitalisme triomphant de Picsou aux trafics nocturnes de Corto Maltese, des héros de westerns au braquage en passant par les marginaux contemporains de Coco ou de Florence Cestac, le 9e art a documenté la circulation de la monnaie comme rares disciplines.

La production scientifique et artistique est assurée par la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image (CIBDI), basée à Angoulême, dont la collection compte plus de 20 000 planches originales et des dizaines de milliers d'estampes. La CIBDI, précise la Monnaie de Paris, "en assure l'organisation scientifique et artistique, en cohérence avec ses missions culturelles et patrimoniales". Le partenariat est cohérent. Il offre à l'institution monétaire la légitimité d'un fonds patrimonial, et à la CIBDI une vitrine parisienne pendant que son musée d'Angoulême est en travaux jusqu'à fin août 2026.

Huit archétypes, huit manières de parler d'argent#

Le parcours s'organise autour de huit figures emblématiques. Chacune occupe un espace dédié, avec ses œuvres patrimoniales et ses commandes contemporaines.

L'Aventurier et l'aventurière ouvrent le bal. C'est le pirate, le chasseur de trésor, le globe-trotter qui ne voyage pas pour l'argent mais que la monnaie attend à chaque étape. Corto Maltese, en première ligne. Tintin et son éternel scrupule devant les billets, qu'il sait gagner sans jamais les revendiquer.

Le Voleur et la voleuse suivent. Lupin III en figure de proue, Diabolik, Catwoman dans certaines de ses incarnations DC. Le voleur est souvent le héros de la BD parce qu'il met en scène un transgresseur qui assume. La salle interroge cette ambivalence : voler dans la BD est rarement un acte sale.

Le Joueur et la joueuse explorent le hasard. Lucky Luke devant un tapis de poker, Gaston Lagaffe pris à un grattage. Les codes visuels du casino, des courses, des paris. Une vidéo immersive reprend l'iconographie de la salle de jeu façon Las Vegas.

L'Épargnant et l'épargnante documentent un imaginaire moins glamour mais central. La planche du petit commerçant, l'avare européen (Harpagon repris en BD), l'employé de banque chez Calvin Reichelt. Une section que peu d'expositions auraient osée mais qui résonne fort.

Les Milliardaires occupent l'espace central. Picsou évidemment, mais aussi Bruce Wayne (Batman) et Tony Stark (Iron Man), le mafieux Lucky Luciano dans ses adaptations dessinées, Lord Vetinari de la BD Discworld de Pratchett. La section explore la manière dont la BD représente l'accumulation : montagne d'or, coffre-fort, bonus à la fin du tome.

Le Marginal et la marginale déplacent le regard vers ceux qui sont hors du circuit. SDF, immigrés sans-papiers, prisonniers, ouvriers précaires. Anouk Ricard, Thomas Ott, des planches de Joe Sacco. Le ton change radicalement : on quitte le héros pour le sujet documentaire.

Les Faussaires rejoignent les voleurs sur l'axe de la transgression. Imitateurs de monnaies, contrefacteurs d'art, escrocs financiers. Une vitrine présente des planches du Vrai du faux d'Edmond Baudoin et des extraits d'Astérix où Obélix vend des menhirs. La frontière entre vol et faux, entre original et copie, est au cœur du propos.

Les Alchimistes ferment le parcours. Figures qui transforment ce qui n'a pas de valeur en or. Du Moyen Âge fantasmé de la BD historique aux entrepreneurs contemporains qui transforment des octets en milliards (Ugo Bienvenu dessine pour cette section), l'alchimie est devenue financière sans cesser d'être imaginaire.

Les commandes contemporaines : huit voix pour huit archétypes#

Pour donner vie aux sections, les commissaires ont passé commande à huit autrices et auteurs en activité. Le choix dit quelque chose de l'état du marché BD français en 2026.

Ugo Bienvenu signe une planche pour les Alchimistes, son trait épuré porté par un univers d'anticipation soft. Blutch apporte sa peinture sombre aux Voleurs. Coco, dessinatrice de Charlie Hebdo, traite les Marginaux avec son écriture politique frontale. Nicolas de Crécy offre une vision en clair-obscur des Milliardaires. Florence Cestac illustre les Épargnants avec son humour vintage. Anouk Ricard prête sa fausse naïveté aux Faussaires. Thomas Ott, dessinateur suisse, signe une fresque noire pour les Aventuriers. Catherine Meurisse clôt par les Joueurs avec sa virtuosité du croquis vivant.

Huit voix très différentes pour autant d'archétypes. La diversité graphique évite l'écueil d'une exposition monolithique. C'est rare et c'est précieux.

Mise en scène : la scénographie comme guide d'observation#

Avant de dessiner une seule case, observez la double page. Et avant de visiter une exposition de BD, observez la mise en scène. CLING ! déploie un parcours qui joue avec les codes patrimoniaux du Quai Conti tout en assumant les conventions visuelles de la BD. Trois choix scénographiques méritent l'attention.

Premier choix : la cohabitation des planches originales et des reproductions grand format. Les originaux sont protégés sous verre, à hauteur d'œil, avec un éclairage filtré qui préserve les encres. Mais des sections entières mettent en scène les mêmes planches en très grand format imprimé sur les murs, pour donner à voir le rapport entre case isolée et continuité narrative. Cette superposition permet aux visiteurs néophytes de "lire" la BD comme on regarde un tableau.

Deuxième choix : l'usage des objets monétaires. La Monnaie de Paris a sorti de ses propres collections des pièces, des matrices de gravure, des fac-similés. Une vitrine met côte-à-côte un coffre-fort de Disney représenté sur une planche et un véritable coffre du XIXe siècle prêté par l'institution. Le dialogue entre la fiction dessinée et l'objet matériel fonctionne. Il évite à l'exposition de devenir purement contemplative.

Troisième choix : les écrans intégrés sont sobres. Là où certaines expositions BD saturent les murs d'animations, CLING ! les réserve à deux ou trois moments-clés. Une projection grand format sur Picsou nageant dans son coffre. Une vidéo qui décompose la mise en page d'une planche de braquage. La frugalité visuelle laisse les originaux respirer.

Du parcours néophyte au passionné : trois entrées de lecture#

Selon votre familiarité avec la BD, le parcours offre plusieurs grilles de lecture.

Si vous êtes néophyte, suivez l'audioguide thématique inclus dans le tarif. Il décrypte les conventions visuelles (cases, gouttières, onomatopées, signalétique de la BD humoristique vs réaliste) à partir d'exemples concrets. CLING ! fonctionne comme une porte d'entrée vers le médium, l'argent servant de fil rouge familier.

Si vous êtes passionné, prenez le livret pédagogique vendu à l'accueil. Il documente les attributions, les époques, les techniques d'encrage de chaque planche originale. Il prolonge la visite à la maison.

Si vous êtes dessinateur ou dessinatrice, programmez votre visite en début d'après-midi, quand la lumière naturelle entre par les verrières du Quai Conti. Étudiez les originaux à la loupe (la Monnaie autorise l'observation rapprochée). Repérez les hésitations, les corrections, les bleus de construction visibles sur les planches non recadrées. C'est rare de pouvoir lire ainsi le geste artistique.

Côté pratique : tarifs, horaires, accessibilité#

L'exposition est ouverte du mardi au dimanche de 11h à 18h, avec dernière entrée à 17h30. Les mercredis sont en nocturne jusqu'à 21h, dernière entrée à 20h30. Lundi : fermé.

Les tarifs sont :

  • Plein tarif : 12 euros.
  • Tarif réduit pour les abonnés bibliothèques municipales : 10 euros.
  • Tarif Pass Navigo : 10 euros.
  • Gratuit : moins de 26 ans, minima sociaux, demandeurs d'emploi, enseignants.

L'accessibilité PMR est complète sur l'ensemble du parcours. Une visite guidée tactile est proposée pour les publics malvoyants une fois par mois. Programme adapté pour les scolaires sur réservation.

Pourquoi cette exposition compte pour le 9e art#

CLING ! marque deux choses. D'abord, l'entrée d'une institution monétaire majeure dans le circuit muséal de la BD, à parité avec les expositions de musées d'art contemporain. C'est un saut symbolique : la BD ne demande plus à être prise au sérieux ; elle est prise au sérieux, par défaut. Ensuite, le partenariat CIBDI-Monnaie de Paris ouvre un précédent pour de futures collaborations entre institutions patrimoniales et patrimoine BD. Le musée d'Angoulême, en travaux, a trouvé une vitrine. La Monnaie de Paris a trouvé un médium à explorer. Les deux y gagnent.

Pour la communauté BD française, c'est aussi une occasion de voir réunis Bienvenu, Blutch, Crécy, Cestac, Ricard, Ott, Meurisse autour d'un projet unique. Les commandes contemporaines pourraient être exposées de manière isolée demain, mais le contexte CLING ! leur donne un sens collectif. Voir aussi le panorama des expositions BD et art séquentiel 2026 en France et la rétrospective Moebius Transe Forme à la Fondation Cartier en 2026 pour situer CLING ! dans l'année muséale BD.

En sortant : l'argent dessiné, une matière vivante#

Le rendu final parle de lui-même. CLING ! réussit son pari : montrer que la BD a documenté l'argent avec une finesse que peu d'autres formes ont atteinte. La sortie de l'exposition donne envie de retourner relire Picsou et Tintin, de découvrir Florence Cestac si on ne l'a pas, et de regarder différemment la prochaine planche de braquage qui croise notre route. Si vous avez l'occasion de passer par Paris cet été, prenez ces trois heures. Et si vous êtes artiste, prenez votre carnet de croquis. Le geste est encore lisible sur les planches originales. C'est cela qu'on vient chercher.

Sources#

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