Le 5 juin, Ankama dépose en librairie un objet qu'on n'attendait pas dans son catalogue : un manga de volley. Block Out, tome 1, 248 pages, 7,95 EUR, signé Salvatore Nives. Pas un partenariat tardif avec un éditeur japonais, pas une licence ramassée à la Japan Expo. Une création originale, écrite et dessinée par un Italien qui vit près de Naples, formé à l'architecture, repéré par Coamix entre 2016 et 2019, déjà publié en France chez H2T pour Flare Zero et Flare Levium. Un manfra de sport, donc. Le premier que sort la maison roubaisienne en plus de quinze ans d'édition manga.
Ce que contient le tome 1#
Le format est sec : 12 x 18 cm, 248 pages, couverture souple, sortie nationale fixée au 5 juin 2026, ISBN 9791033570226. Le prix d'attaque, 7,95 EUR, reprend exactement le tarif d'entrée qu'Ankama avait pratiqué en 2015 pour Shochu on the Rocks et Lost Sahara. C'est calé en dessous du standard shonen actuel (Glénat tourne autour de 7,60 EUR sur ses nouveautés, Ki-oon entre 7,90 et 8,10 EUR). Lecteur ado, achat d'essai, marketing book-club libraire. Le positionnement parle de lui-même.
Le pitch tient en une page de scénario. Nico, 12 ans, mesure 1,85 m. Croissance accélérée, suivi médical, pression maternelle. Les médecins tranchent : il doit faire du sport, sinon son squelette ne suivra pas. La mère tente tout, du judo à la course, sans rien obtenir. Nico préfère sa console et son meilleur ami Alex. Jusqu'au jour où Kia, une camarade de classe, le force à jouer un match de volley pendant un tournoi d'été. La suite, telle que l'a relayée Mangacollec et la Librairie le 14 mai : Nico accroche, intègre un club, et sa taille l'envoie directement dans l'équipe des 16-21 ans, alors qu'il a encore le visage et le gabarit d'un collégien.
Voilà le moteur narratif. Ce n'est pas une rampe de lancement vers les championnats nationaux, comme Haikyu !! Ce n'est pas une fresque biographique d'un joueur réel, comme Real chez Inoue. C'est un récit d'adolescence et de corps qui grandit trop vite, où le sport sert d'abord à canaliser une mécanique physique qui dérape. Salvatore Nives lui-même, dans un message publié sur son compte X (@SalvatoreNives) le 8 juin 2025 au moment de l'annonce officielle, présente Block Out comme un projet « finalement annoncé » et « partiellement autobiographique ». Il a joué au volley adolescent. Il a connu cette taille qui décale.
Salvatore Nives, le profil de l'auteur#
Nives est un nom de plume. Le vrai patronyme, Pascarella, apparaît dans ses crédits italiens. Né et installé près de Naples, formé à l'architecture en parallèle de ses concours de dessin, primé sur la scène italienne au Lucca Project Contest et sur les compétitions internationales M.I.C.C et S.M.A. Son premier manga, Legend of Avalon, paraît en 2014 chez Mangasenpai en Italie. Entre 2016 et 2019, il travaille pour Coamix au Japon, l'éditeur historique de Hokuto no Ken et de Fist of the North Star, et y publie deux titres : Atena, Cavaliere Errante et Pizza King. Coamix n'a pas le poids commercial de Shogakukan ou de Kodansha, mais c'est une maison sérieuse, sélective sur les auteurs étrangers, et le passage chez eux vaut signature.
En France, il débarque chez H2T entre 2019 et 2020 avec Flare Zero (2 tomes), un récit de fantasy magico-mécanique qui pose son univers. Flare Levium, annoncée en décembre 2020, prolonge ce monde sur un second cycle. Les deux séries restent confidentielles côté ventes, mais reçoivent un accueil correct sur Babelio et ActuaBD, qui pointe le soin du découpage et la lisibilité des planches d'action. Quand Ankama le récupère en 2026 pour son premier manga sportif, l'éditeur ne prend pas un débutant : il prend un auteur déjà rodé sur cinq tomes, en français, et avec un passage par le Japon en arrière-plan.
Ce choix dit aussi quelque chose du positionnement Ankama. La maison roubaisienne a construit sa crédibilité manga sur trois piliers depuis le milieu des années 2010. Le pilier interne, avec les déclinaisons Dofus et Wakfu signées Tot, Ancestral Z et Mojo, qui font tourner les ventes en boutique. Le pilier auteur français, incarné par Tony Valente et Radiant, premier manfra publié au Japon en 2015 par Euromanga et Asukashinsha, adapté en anime par la NHK en octobre 2018, distribué dans 22 langues et écoulé à plus d'un million d'exemplaires mondiaux. Le pilier découverte, avec City Hall, Double.Me ou La Brigade Temporelle. Block Out s'inscrit dans une logique d'élargissement européen du catalogue, en posant un auteur italien sur un genre que la maison n'avait jamais abordé.
Pourquoi le timing est bon#
Le marché du manga français est sorti de son hypercycle 2020-2022. Les ventes ont baissé de 9 % en volume entre 2023 et 2024, et 2024 a clôturé à 35,9 millions d'exemplaires écoulés pour 309 millions d'euros de chiffre d'affaires, selon le bilan publié par 9e-art.com et le Journal du Japon. La fin de Demon Slayer en 2020 et celle d'Attack on Titan en 2021 ont créé un vide. Jujutsu Kaisen, terminé en 2024, n'a pas pris la relève en termes de tractage marché. Les éditeurs cherchent donc des produits d'appel sur des niches identifiables.
Le sport est l'une de ces niches. Haikyu !! a dépassé 75 millions d'exemplaires en circulation mondiale fin 2025, avec un boost massif lié au film d'animation sorti au Japon en février 2024 et arrivé en salles françaises le 12 juin 2024. Slam Dunk, en édition Deluxe chez Kana, continue de tourner. Mangetsu s'est positionné sur le foot et la natation avec Ao Ashi et Deep 3. Mais le créneau volley reste, en France, dominé par un seul titre : Haikyu !!, dont la fin éditoriale en juin 2022 chez Kazé a laissé un public orphelin. Aucun titre japonais n'est venu vraiment le remplacer sur les linéaires francophones.
Block Out arrive dans ce trou. Pas pour rivaliser à 45 tomes, ce serait absurde sur un premier volume. Mais pour proposer un récit volley adolescent, plus court (la jaquette parle d'une série démarrée, donc plusieurs tomes attendus), produit par un auteur européen, à un prix d'entrée bas. Le pari fait sens commercialement. Si le bouche-à-oreille libraire suit, Ankama tient un produit qui peut s'inscrire dans la durée sans qu'il faille investir des fortunes en marketing initial.
L'autre élément de calendrier qui joue : Ankama a publié son Ankamanga numéro 4 au printemps 2026, un magazine gratuit distribué en librairie. Block Out y figure en prépublication d'extraits. Pour un lecteur curieux, l'occasion d'essayer le ton du récit avant la sortie nationale. Tactique de teasing classique chez les éditeurs japonais, rare chez les français hors collectif Mangetsu Magazine ou Pika Lab. Ankama applique la recette avec discipline.
Le récit, vu de plus près#
Le synopsis officiel relayé par Nautiljon, Manga news et la Librairie convient à un classement comédie scolaire avec couche sportive, plutôt qu'à un récit purement compétitif. La mécanique narrative est articulée sur la dissonance entre un corps d'adolescent qui pousse trop vite et une psychologie de gamin qui veut juste jouer à la console. Le ressort comique se devine bien : Nico est traité comme un adulte par les médecins, comme un enfant par sa mère, comme un atout sportif par Kia, et comme un anormal par ses camarades de classe. Ce décalage construit la signature comique du tome 1.
La rampe vers le volley passe par Kia, qui le force à entrer sur le terrain. Le mot « force » est important. Nico n'est pas un personnage de vocation, à la Hinata dans Haikyu !! Il n'a pas vu un match qui l'a marqué enfant. Il n'a pas de rêve national. Il subit son corps, subit sa mère, subit Kia. La transformation viendra par contact avec le jeu, pas par projection mentale en amont. Cette structure narrative ressemble plus à Tabi (Big Bang Comics, 2024) qu'à Slam Dunk. La conversion par accident, pas par destin.
L'intégration dans l'équipe des 16-21 ans, à 12 ans, est l'autre point notable. Le corps de Nico le fait passer dans une catégorie d'âge où il ne maîtrise rien : ni les codes, ni le vocabulaire, ni les habitudes des entraînements de jeunes adultes. Salvatore Nives a là un terrain de friction qui peut tenir plusieurs tomes. C'est aussi un angle moins exploré que la rivalité classique entre lycées dans le shonen japonais. Le récit français de Nives a ce qu'il faut pour exister à côté de Haikyu !!, sans chercher à le copier.
Reste la question du dessin. Salvatore Nives, sur Flare Zero et Flare Levium, montrait un trait à la fois précis et nerveux, avec une attention forte aux trames et au noir profond. ActuaBD avait pointé en 2020 que ses planches d'action « lisaient toutes seules ». C'est exactement ce qu'il faut pour un manga sportif : un cadrage qui découpe le mouvement sans noyer le lecteur, un sens du timing de planche. Sur volley, ça veut dire savoir gérer la trajectoire de la balle, le saut du smasheur, la défense au sol, la respiration entre deux échanges. Si Nives transpose son acuité graphique de Flare Levium sur les phases de jeu, Block Out a un argument visuel solide.
Le positionnement face à Haikyu !!#
Comparer Block Out à Haikyu !! est tentant. Et probablement injuste. Furudate a construit une œuvre sur 45 tomes, prépubliée dans le Weekly Shonen Jump entre février 2012 et juillet 2020, traduite et adaptée en anime sur quatre saisons. Le portage français Kazé a couvert l'intégralité entre janvier 2014 et juin 2022. C'est une référence absolue du genre, autant que Slam Dunk dans les années 90. Block Out, lui, démarre. Un tome. 248 pages. Sept euros quatre-vingt-quinze.
Mais la comparaison reste éclairante pour le positionnement libraire. Haikyu !! fonctionne sur l'ascension d'une équipe lycéenne vers les championnats. Block Out fonctionne, au moins sur le tome 1, sur l'intégration d'un préado dans une équipe de jeunes adultes. Haikyu !! traite de la passion. Block Out traite du corps. Haikyu !! glorifie l'effort collectif. Block Out, sur les indices qu'on a, devrait creuser un récit d'adolescence où le volley n'est qu'un cadre. Deux régimes narratifs différents, deux promesses lecteur différentes. Les deux peuvent coexister sur l'étagère.
Côté concurrence directe, il faut aussi citer Big Bang Comics, qui édite depuis 2024 Tabi (manga volley franco-japonais) et plusieurs séries sport en collection. Mangetsu a Ao Ashi et Deep 3. Kana garde Slam Dunk et le catalogue Inoue. Kazé continue d'exploiter le fonds Haikyu !!. Ki-oon, Pika, Glénat possèdent chacun leur étagère sport. Le marché n'est pas vide, mais Block Out arrive avec un argument que les autres n'ont pas : auteur européen, récit autobiographique partiel, prix d'attaque bas, format poche. Le quatuor parle directement au libraire qui doit décider quoi mettre en tête de gondole.
Ce que ça dit d'Ankama en 2026#
La maison a vingt ans cette année et a fêté l'anniversaire avec une intégrale limitée cinq tomes (Wakfu, Ogrest, Radiant, Space Punch, Ripper). Le catalogue manga interne tourne autour des univers Krosmoz (Dofus, Wakfu), et l'export se fait essentiellement par Radiant. Block Out marque une inflexion : un auteur extérieur à l'univers Ankama, un genre nouveau pour la maison, un sujet réel et contemporain. Pas un dérivé de jeu vidéo, pas une licence interne.
Ce mouvement suit ce qu'Ankama avait amorcé dès 2015 avec Shochu on the Rocks et Lost Sahara, deux titres qui avaient déjà cassé la dépendance Krosmoz. Mais avec Block Out, l'éditeur passe une marche : un genre sportif, segmenté, avec un public identifiable, et un auteur déjà signé deux fois en France. C'est un mouvement de maturité éditoriale. La maison roubaisienne n'est plus seulement la sortie de jeu vidéo. Elle devient un acteur du manga francophone qui peut prendre des paris en dehors de son univers source.
La question qui reste ouverte : combien de tomes ? Mangacollec annonce la série comme en cours, avec un volume supplémentaire prévu après le tome 1. Salvatore Nives n'a pas communiqué de calendrier précis. Sur Flare Zero, il avait livré deux tomes en deux ans. Sur Flare Levium, le rythme avait été plus tendu. Pour Block Out, il faudra surveiller les annonces Ankama Editions sur les six prochains mois. Si la maison maintient une cadence d'un tome tous les six à huit mois, la série peut s'installer durablement.
La fenêtre d'achat#
Pour un lecteur curieux, le tome 1 est en précommande chez Fnac, Cultura, Amazon, et la majorité des libraires indépendants depuis le 14 mai. Mollat à Bordeaux, Kazabul, L'Expérience et Librest l'ont déjà mis en ligne. Le prix unique du livre garantit les 7,95 EUR partout. La sortie nationale du 5 juin 2026 coïncide avec le début de période estivale, ce qui n'est pas anodin : Ankama vise le lectorat ado qui fait ses achats de vacances dans la première quinzaine de juin.
Pour un libraire, c'est un titre à manipuler. Petit prix d'entrée, format compact, auteur déjà connu par les amateurs de Flare Zero, sujet volley qui rassure après Haikyu !!, et caution Ankama qui garantit un service après-vente éditorial sérieux. Les conditions d'un démarrage propre sont réunies. Reste à voir comment les ventes du tome 1 vont calibrer le rythme du tome 2.
Sources#
- Manga news : Block Out, premier manga sportif d'Ankama (14 mai 2026)
- Mangacollec : fiche série Block Out, type global manga, statut en cours
- La Librairie : Block Out vol. 1, ISBN 9791033570226, 248 pages, 12 x 18 cm, 5 juin 2026, 7,95 EUR
- 9e-art.com : bilan marché manga France 2024, 35,9 millions d'exemplaires, 309 millions d'euros
- Wikipedia : Haikyu !! série Furudate, prépublication Weekly Shonen Jump 2012-2020, 75 millions d'exemplaires fin 2025
- CNews : Radiant, premier manfra publié au Japon par Euromanga et Asukashinsha en 2015, adaptation NHK en 2018
- ActuaBD : Flare Levium par Salvatore Nives, Editions H2T





