L'odeur du papier glacé, un silence de salle d'audience, et cette case où l'accusé regarde droit vers le lecteur. J'ai lu Cher pays de notre enfance de Benoît Collombat et Étienne Davodeau dans un train, un dimanche de novembre, et j'ai raté mon arrêt. Pas parce que l'album est un page-turner au sens classique. Plutôt parce qu'il pose des questions dont on ne peut pas détourner les yeux, sur les affaires politico-judiciaires françaises des années 1980, sur les zones grises entre pouvoir et justice. Quand on referme ce genre d'album, on ne sait plus trop où placer la frontière entre le documentaire et la fiction, entre le témoignage et la mise en scène.
C'est exactement là que la BD judiciaire opère. Elle prend un sujet que le texte seul traite en milliers de pages (réquisitoires, rapports d'experts, verbatim d'audience) et le comprime dans un espace visuel où le regard fait le travail d'interprétation. Un juge dessiné de trois quarts, les épaules voûtées, transmet plus sur l'épuisement d'une instruction que dix paragraphes.
Le procès dessiné : la salle d'audience comme théâtre#
La salle d'audience est un lieu théâtral par nature. Des rôles assignés, une scénographie codifiée, un public, des tensions visibles sur les visages. La BD s'y installe avec une aisance que le cinéma n'a pas toujours, parce que le dessinateur contrôle le temps. Il peut étirer une seconde de délibéré sur quatre cases. Il peut figer un regard échangé entre un prévenu et un juré.
L'Affaire des affaires de Denis Robert et Laurent Astier consacre plus de 200 planches aux ramifications de l'affaire Clearstream. Le trait est sec, presque administratif, et c'est ce qui fonctionne. Le lecteur n'est pas invité à s'émouvoir, il est invité à comprendre un mécanisme. Les scènes de tribunal y sont traitées avec une précision de greffier : qui parle, qui se tait, où sont les avocats, comment le président mène l'audience. C'est lent, volontairement. L'album reproduit le rythme réel d'un procès, avec ses longueurs et ses moments où tout bascule en une phrase.
À l'opposé, Le Procès Carlton de Pascale Robert-Diard et François Boucq traite la salle d'audience comme un huis clos graphique. Boucq a suivi l'intégralité du procès Carlton en croqueur d'audience, et Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde, y pose les mots. Les cases sont des gros plans sur des visages excessifs, des postures qui trahissent plus que les dépositions. Boucq l'assume : il n'est pas neutre, il choisit un angle, il caricature pour dire une vérité que la photographie ne peut pas capter. Le contraste entre ces deux approches montre bien que la BD judiciaire n'est pas un genre monolithique : certains auteurs cherchent à informer, d'autres à faire ressentir.
J'ai parlé il y a quelques mois avec une libraire spécialisée BD à Bordeaux qui me disait que les albums de procès se vendaient souvent en lot, achetés par des étudiants en droit qui cherchaient à "voir" ce que leurs cours ne montraient qu'en texte. Je ne sais pas si c'est représentatif, mais ça m'a frappée.
Derrière les murs : la prison racontée par le trait#
Le milieu carcéral est un sujet que la BD documentaire traite depuis les années 2000 avec une régularité qui en dit long sur le malaise collectif. La prison est un lieu que la majorité des gens ne verront jamais de l'intérieur, et le dessin permet d'y entrer sans y mettre les pieds.
Prison de Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange plonge directement dans le quotidien carcéral. Guy partage sa cellule avec Vic, un héroïnomane, et Hassane, un petit cambrioleur dont l'état de santé se dégrade sans que l'administration pénitentiaire ne réagisse. Les auteurs ont voulu que la prison elle-même soit un personnage, avec son corps et son souffle. Le dessin à quatre mains mêle la palette graphique de Dorange et le fusain de Royant, et le résultat est brut, oppressant, sans concession.
20 ans ferme de Sylvain Ricard et Nicoby prend le parti inverse : montrer le système par le témoignage brut d'un ancien détenu. L'album suit vingt années d'incarcération, les transferts, les parloirs, les cours de promenade, la mécanique de l'institution qui broie les individus. Le trait de Nicoby est sobre, presque clinique par endroits, et c'est ce décalage entre la violence du propos et le calme du dessin qui rend l'ensemble aussi dérangeant. On comprend le système avant de comprendre les gens qui y survivent, et c'est une méthode narrative qui fonctionne parce qu'elle oblige le lecteur à penser en termes de structure plutôt qu'en termes d'émotion.
Il y a aussi le travail de collectifs d'auteurs en milieu carcéral, des ateliers BD en prison où les détenus racontent eux-mêmes leur quotidien. Le résultat est souvent brut, maladroit sur le plan graphique, et pourtant d'une justesse que les albums professionnels peinent à atteindre. La gaucherie du trait porte une authenticité que le style maîtrisé ne peut pas reproduire.
L'erreur judiciaire : quand la BD refait le procès#
L'erreur judiciaire est le terrain le plus tendu pour un auteur de BD. Il faut documenter sans accuser à tort, reconstituer sans inventer, et surtout prendre position sans se substituer à un tribunal. C'est un exercice où la rigueur compte autant que la narration.
Seznec de Pascal Bresson, Éric Le Berre et Guy Michel est un album qui revient sur une erreur judiciaire qui hante le droit français depuis un siècle. En mai 1923, Pierre Quéméneur disparaît après un voyage avec Guillaume Seznec, et le corps n'est jamais retrouvé. Bresson et Le Berre, habitués des grandes affaires judiciaires en BD, reconstituent l'instruction avec une rigueur de greffier, tandis que Michel, venu de l'heroic-fantasy, apporte un trait raffiné qui surprend dans ce registre réaliste. L'album a reçu le premier prix Taittinger du roman policier au festival de Reims, ce qui en dit long sur sa qualité narrative.
Dans un registre différent, #J'accuse de Jean Dytar reprend l'affaire Dreyfus sous une forme qui ne ressemble à rien de connu en BD. Dytar a construit un objet-livre en forme d'ordinateur portable, avec un clavier imprimé dans le coffret, pour poser une question simple : et si l'affaire Dreyfus s'était déroulée avec nos moyens de communication actuels ? Tous les textes de l'album sont authentiques, extraits de témoignages de Mathieu Dreyfus, Bernard Lazare, Scheurer-Kestner, Zola, et d'environ 300 journaux d'époque. Le résultat est un album qui documente sans inventer un seul mot, ce qui est bien plus difficile qu'il n'y paraît. L'ouvrage a remporté le prix de la BD historique Pierre Lafue et le prix Bulles d'Humanité en 2022.
Ce qui me gêne, parfois, avec la BD sur les erreurs judiciaires, c'est le risque de simplification. Un album de 80 pages ne peut pas rendre compte de la totalité d'un dossier d'instruction de 15 000 pages. Et le lecteur, en refermant l'album, a une vision nécessairement partielle. Sur ce point, je n'ai pas tranché : la vulgarisation est nécessaire, mais la compression narrative porte en elle un risque de déformation que peu d'auteurs explicitent.
Les albums de BD historique font face au même problème de compression du réel, sauf que la BD judiciaire y ajoute une dimension supplémentaire : des personnes réelles, vivantes parfois, directement concernées par la façon dont leur histoire est racontée.
Le dessin comme pièce à conviction#
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Il y a un procédé narratif propre à la BD judiciaire qui n'existe dans aucun autre médium : le dessin comme preuve. Quand un auteur reproduit un plan de scène de crime, une chronologie des faits, un schéma de la salle d'audience, il transforme la planche de BD en pièce à conviction visuelle. Le lecteur ne lit plus, il examine.
Le Procès Colonna de Tignous et Dominique Paganelli utilise ce procédé tout au long de l'album. Tignous a suivi les 34 jours d'audience du procès d'Yvan Colonna pour Charlie Hebdo, du 12 novembre au 13 décembre 2007, et ses croquis annotés s'entrelacent avec les textes de Paganelli, journaliste d'investigation passé par Canal+, France 2 et Europe 1. Plutôt que de transcrire l'intégralité des débats, les deux hommes ont documenté ce qui les a frappés, ce qui les a émus. La page de BD devient un carnet d'audience subjectif, et le lecteur est placé dans la position de celui qui doit démêler les fils. L'album, d'abord publié chez 12 bis, a reçu le prix France Info de la BD d'actualité et de reportage en 2009, avant d'être réédité par Glénat après l'assassinat de Tignous le 7 janvier 2015.
Ce lien entre le visuel et l'investigation rapproche la BD judiciaire du reportage en bande dessinée, où le dessinateur est aussi enquêteur. La différence, c'est que le reportage part du terrain vers l'album, alors que la BD judiciaire part souvent des archives vers la reconstitution. Le geste est inverse, mais la rigueur requise est la même.
Un genre qui parle de nous#
La BD judiciaire n'est pas un genre de niche réservé aux amateurs de faits divers. Elle parle du rapport d'une société à ses propres règles, de la façon dont on désigne un coupable, dont on traite ceux qu'on enferme, dont on répare (ou pas) une erreur. Les albums que j'ai mentionnés ici ne cherchent pas tous la même chose : certains informent, d'autres questionnent ouvertement ce que la justice produit. Tous obligent à regarder ce que la justice produit concrètement, au-delà des principes.
Les récits autobiographiques en BD partagent cette capacité à forcer le regard sur ce qu'on préférerait ignorer. Sauf qu'ici, ce n'est pas l'intime qui est exposé, c'est le collectif. La façon dont une société juge en dit plus sur elle que n'importe quel sondage d'opinion. Et la BD, parce qu'elle dessine ce que les mots laissent dans l'abstrait, rend cette réalité impossible à éviter.
Je relis Cher pays de notre enfance de temps en temps, pas pour l'intrigue que je connais par cœur, mais pour les cases silencieuses où il ne se passe rien. Un couloir de tribunal vide. Une porte de bureau fermée. C'est dans ces cases-là que je trouve le plus de vérité sur le fonctionnement de la justice : dans le silence, dans l'attente, dans ce qui n'est pas dit.
Sources#
- Cher pays de notre enfance, Benoît Collombat et Étienne Davodeau, Futuropolis, 2015
- L'Affaire des affaires, Denis Robert et Laurent Astier, Dargaud
- Le Procès Carlton, Pascale Robert-Diard et François Boucq, Le Lombard, 2015
- Prison, Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange, La Boîte à Bulles, 2022
- Seznec, Pascal Bresson, Éric Le Berre et Guy Michel, Glénat, 2011
- #J'accuse, Jean Dytar, Delcourt, 2021
- Le Procès Colonna, Tignous et Dominique Paganelli, 12 bis / Glénat





