Imaginez la table de travail de Yûsuke Murata, l'homme qui dessine One-Punch Man et qui a illustré Eyeshield 21. À côté de lui, pendant près d'une décennie, un assistant en chef encaisse les nuits blanches, observe le trait, apprend le métier case après case. Cet assistant s'appelle Harimaru. En juillet, ce n'est plus le décor d'un autre qu'il met en scène : c'est le sien. Suicide Red, son premier manga en tant qu'auteur, arrive en librairie le 2 juillet 2026 chez Ki-oon, pour 7,95 euros.
Le mot-clé de toute l'histoire, c'est ce verbe : partir. Quitter l'atelier où l'on a tout appris pour signer sa propre série. Ce passage de l'ombre à la lumière, je le trouve plus parlant que n'importe quel argument commercial.
D'assistant à auteur, le geste de partir#
Près de dix ans aux côtés de Murata, ça ne se résume pas à une ligne de CV. C'est apprendre à composer une page sous l'œil de quelqu'un qui maîtrise l'action mieux que presque personne dans le shonen contemporain. Travailler le mouvement, le cadrage, la lisibilité d'un combat. Et puis, un jour, refermer son carnet et dessiner pour soi.
Le déclencheur remonte à 2022. Cette année-là, Harimaru poste une ébauche de Suicide Red sur Days Neo, la plateforme d'auteurs en ligne. Une mise en ligne discrète, le genre de geste que tout dessinateur connaît : on dépose son travail et on attend de voir si quelqu'un le remarque.
Quelqu'un l'a remarqué. Plusieurs éditeurs japonais, en fait. Et là où l'histoire prend un tour inhabituel, c'est qu'au lieu de signer dans un grand magazine nippon, Harimaru choisit Ki-oon pour développer son récit. Une création originale qui sort d'abord en France, portée par un éditeur français. Je précise tout de suite : rien n'indique une publication mondiale simultanée, ni une sortie japonaise calée sur la nôtre. Ce que les sources confirment, c'est une création originale publiée en France, et c'est déjà assez singulier comme ça.
Il y a quelque chose qui me touche dans ce parcours. Avant de devenir artiste 3D, j'ai passé un temps fou sur DeviantArt et Tumblr à poster des dessins en espérant un regard. La plupart se perdaient dans le flux. Voir une ébauche postée en ligne déboucher sur un contrat de série, c'est le scénario que tout le monde fantasme et que presque personne ne vit.
Madoka, les flammes et Tokyo percé de brèches#
Le décor de Suicide Red est un Tokyo fantastique. Il y a dix ans, des brèches vers une autre dimension se sont ouvertes au-dessus de la ville, déversant un flot de magie. Le pitch tient en une image forte : une faille dans le ciel et tout ce qu'elle change pour ceux qui vivent dessous.
L'héroïne s'appelle Madoka. Chasseuse de trésors, elle contrôle les flammes. Son surnom, "Suicide Red", lui vient de ses blessures à répétition au combat : elle se brûle, elle encaisse, elle recommence. Son objectif tient en une quête personnelle, retrouver son grand-père disparu dans les souterrains interdits.
Côté genre, on est dans du shonen action, aventure, fantastique, avec des super-pouvoirs. Du registre dans lequel Harimaru a justement appris à dessiner. Quand on a passé des années à composer des scènes d'action aux côtés de Murata, choisir un récit où une héroïne déchaîne le feu, ce n'est sans doute pas un hasard de débutant. C'est un terrain qu'il connaît dans ses doigts.
Ce qui m'intéresse, en tant qu'artiste, c'est moins le pitch que la promesse graphique derrière. Le feu, c'est l'un des effets les plus difficiles à rendre, que ce soit en 3D ou au trait. Il faut suggérer le mouvement, la chaleur, la lumière, sans que ça devienne illisible. Voir comment un ancien de l'atelier Murata gère ça sur sa propre série, voilà ce qui me donnera envie d'ouvrir le tome.
Ki-oon et son pari des créations originales#
Suicide Red s'inscrit dans une logique éditoriale précise. Ki-oon, fondée en 2003 à Trappes, dans les Yvelines, ne se contente pas d'acheter des licences japonaises. Selon une interview de son cofondateur Ahmed Agne, les créations originales représentent environ 15 % du catalogue annuel de la maison. Une part minoritaire, mais revendiquée.
Ce n'est pas une posture. Plusieurs créations originales Ki-oon, comme Prophecy, Poison City, Léviathan ou Tsugumi Project, ont été publiées d'abord en France puis rachetées par le Japon. Le sens habituel du flux culturel s'inverse : pour une fois, c'est de la BD pensée en France qui repart vers l'archipel. La maison soigne aussi ses signatures japonaises connues, comme on l'a vu avec Cosmos de Ryuhei Tamura, mais Suicide Red relève d'une logique différente : un auteur que personne n'attendait.
Suicide Red n'est pas isolé non plus. Ki-oon a annoncé une autre création originale pour 2026, Shinju de Zenjiro Kawasaki, prévue le 3 septembre. Là encore, un tome à 7,95 euros. Si tu veux comprendre où la maison place ses paris, c'est exactement le genre de série à suivre, au-delà des grosses licences shonen du catalogue.
Mangacollec annonce pour l'instant deux tomes de Suicide Red à paraître, information à prendre comme telle, le tome 1 n'étant pas encore sorti à l'heure où j'écris. Honnêtement, sur la durée d'une série qui démarre, je n'ai aucune certitude : tout se jouera sur l'accueil des premiers volumes.
Pour situer le contexte, le marché est tendu. En France, les ventes de manga ont reculé à 35,9 millions d'exemplaires en 2024, soit une baisse de 9 % par rapport à 2023, après un pic historique à 48 millions en 2022. Le premier semestre 2025 a encore reculé de 12,8 % en volume. Lancer une création originale dans un marché qui se contracte, ce n'est pas le pari le plus confortable. C'est sans doute pour ça qu'il mérite qu'on le regarde de près, comme je l'évoquais déjà à propos du bilan du marché du manga en France.
Japan Expo, le moment où l'auteur sort de l'ombre#
Le timing n'est pas anodin. Harimaru est l'invité d'honneur des éditions Ki-oon à Japan Expo 2026, à quelques jours de la sortie de son tome 1. Sa série débarque en librairie le 2 juillet, et lui débarque sur le salon dans la foulée.
Le planning annoncé par Ki-oon est dense. Dédicaces les 9, 11 et 12 juillet, de 10h00 à 11h00, en premier arrivé premier servi. Et une conférence le 10 juillet, de 11h00 à 11h45, sur la scène Kuri. Pour un auteur qui débute en son nom propre, c'est une exposition que peu de premiers tomes obtiennent.
Si tu prévois de t'y rendre, ces créneaux valent la peine d'être notés dans ton programme. Le reste, billetterie, accès, organisation des journées, est détaillé dans le guide pratique des visiteurs de Japan Expo 2026.
Ce que je retiens de tout ça, c'est la cohérence du geste. Une ébauche postée en ligne en 2022, un éditeur français qui mise sur l'auteur, un premier tome à petit prix, et l'auteur que l'on installe sous les projecteurs au moment exact de la sortie. Suicide Red est l'aboutissement d'années passées à apprendre le trait de quelqu'un d'autre, avant d'oser le sien. Et ça, ça donne envie de voir ce que Madoka a dans les mains.
Sources#
- Ki-oon - Suicide Red, allumer le feu
- Méga Force - Suicide Red, création originale signée Harimaru
- Game Cover - Harimaru à la Japan Expo
- La Librairie - Suicide Red vol. 1
- Manga-Nova - Suicide Red
- Mangacollec - Suicide Red
- Journal du Japon - Bilan marché manga 2025
- TV78 - Ki-oon, maison d'édition de Trappes
- Journal du Japon - Interview Ki-oon, cycles et évolutions
- Manga-News - Shinju, nouvelle création Ki-oon





