Il y a des livres qu'on n'ouvre pas tout de suite. On les pose sur la table, on les regarde, on laisse la couverture faire son travail avant les premières cases. Le Berserk tome 43, attendu chez Glénat le 1er juillet 2026, appartient à cette catégorie de volumes qu'on aborde avec une forme de retenue. Parce que derrière la dark fantasy de Guts et de son immense lame, il y a une absence. Et que cette absence, depuis 2021, plane sur chaque page.
Kentarō Miura est mort le 6 mai 2021, d'une dissection aortique aiguë. Il avait commencé Berserk en 1989, l'avait fait migrer vers le magazine Young Animal de Hakusensha au début des années 1990, et l'avait porté pendant plus de trois décennies sans jamais le clore. Le dernier chapitre qu'il a dessiné seul, le 364, est paru le 10 septembre 2021, à titre posthume. On aurait pu croire l'histoire arrêtée là, suspendue à mi-souffle. Elle ne l'a pas été.
Une œuvre qui refuse de mourir avec son auteur#
Ce qui se joue ici, entre le deuil et la continuité, n'a pas d'équivalent simple dans l'histoire du manga. La reprise a été confirmée le 24 juin 2022, dans les pages de Young Animal : le Studio Gaga assure désormais le dessin, sous la supervision de Kouji Mori. Mori n'est pas un repreneur opportuniste. Ami d'enfance de Miura, mangaka lui-même, il est l'une des très rares personnes à qui l'auteur a confié la fin de son récit. Il supervise sans tenir le crayon. Le geste, ici, compte autant que le résultat : on ne prolonge pas Berserk, on l'accompagne vers une destination déjà connue d'un seul homme.
Le tome 43 n'est pas le premier de cette ère nouvelle. Le tome 42, paru au Japon le 29 septembre 2023, ouvrait déjà le travail du Studio Gaga, à partir du chapitre 365. Celui-ci est donc le deuxième tankōbon depuis la disparition de Miura. La nuance n'est pas anodine. Le tome 42 était le test, l'épreuve du regard des lecteurs sur une ligne qui n'était plus tout à fait celle du maître. Le 43 confirme, ou non, que la machine narrative tient sa route.
Au Japon, ce volume est sorti le 29 août 2025, chez Hakusensha, avec une édition limitée ornée d'un buste de Nosferatu Zodd. Il rassemble, selon les sources, les chapitres 374 à 382 ; certaines avancent un découpage 374-380, et je préfère le dire honnêtement plutôt que de trancher une fourchette que les éditeurs n'ont pas figée. Le décalage France-Japon, lui, aura été éprouvant : Glénat a connu deux reports successifs avant d'arrêter la date au 1er juillet 2026.
L'exil en Orient : Guts quitte Elfhelm#
Le tome ouvre un arc que Glénat traduit par « l'exil en Orient ». Le titre japonais original, lui, m'échappe : je n'ai trouvé que la version française, et je me garderai d'en inventer une autre. L'intrigue, en revanche, est limpide dans sa cruauté familière. Guts et ses compagnons fuient l'île d'Elfhelm en bateau, pénètrent sans le savoir dans les eaux territoriales kushanes, se font capturer, et abordent un continent inconnu. Un nouveau monde, un nouveau décor, après l'accalmie relative d'Elfhelm. Berserk n'a jamais laissé ses personnages se reposer bien longtemps.
Il y a dans ce mouvement vers l'ailleurs quelque chose de profondément cohérent avec l'ADN de la série. Le voyage, chez Miura, n'est jamais un transit : c'est une descente. On change de terre pour mieux affronter ce qu'on porte en soi. Ceux qui ont arpenté les grands récits du genre, des fresques que j'évoquais dans cette sélection de séries cultes qui ont marqué l'histoire du manga, savent que Berserk tient sa place parmi les œuvres qui n'ont jamais transigé sur la noirceur ni sur l'exigence du dessin.
Standard ou collector : deux manières d'accueillir le retour#
Glénat propose deux portes d'entrée. L'édition standard, au format poche, paraît à 7,20 € (ISBN 9782344074879). L'édition collector, en grand format avec couverture cartonnée simili-cuir et coffret-présentoir, s'affiche à 19,90 € (ISBN 9782344074886). C'est cette dernière qui mérite qu'on s'y attarde.
Le coffret renferme une reproduction inédite d'un shikishi (ces petits cartons de dédicace que les mangakas calligraphient à la main). Celui-ci, Miura l'avait réalisé en 2009, pour le cinquantième anniversaire de Glénat. Une exclusivité française. Tenir ce carton, c'est tenir un trait tracé par l'auteur lui-même, à une époque où Berserk était encore tout entier entre ses mains. Il y a là une émotion particulière, celle de l'objet qui survit à la personne. La question de savoir si ces écrins valent leur prix, je l'avais déjà effleurée à propos des coffrets manga collector où l'objet finit par dépasser la lecture ; ici, le shikishi penche nettement la balance du côté du sens.
Pour replacer ce retour dans son échelle, un chiffre : Berserk dépasse les 70 millions d'exemplaires vendus toutes langues confondues en mars 2026, dont une dizaine de millions rien que pour l'édition anglaise de Dark Horse. C'est l'un des seinen les plus lus de la planète, un monument du registre adulte que j'avais rangé sans hésiter parmi les grandes séries pour lecteurs adultes.
Ce que vaut une suite écrite par d'autres mains#
Reste la vraie inquiétude, celle qu'aucun coffret ne dissipe. Un dessin peut se transmettre, une technique s'apprendre, mais l'âme d'une planche de Miura, cette densité presque insoutenable du détail, se transmet-elle vraiment ? Sur ce point, j'hésite encore, et je crois qu'il est sain d'hésiter. Le Studio Gaga travaille avec une dévotion manifeste. Mori connaît la fin. Mais Berserk n'a jamais été qu'une intrigue : c'était une obsession graphique, une manière de creuser l'horreur jusqu'à la beauté.
On a déjà vu, dans le 9e art, des œuvres prolongées ou éclairées après la mort de leur auteur. Les carnets retrouvés de Jirô Taniguchi, publiés à titre posthume, racontaient une autre forme de survie : celle de l'inédit qui ressurgit. Berserk choisit la voie inverse, la plus risquée : non pas exhumer, mais continuer. Écrire la suite d'un mort.
La série, du reste, ne s'est pas figée. Après une longue pause, le chapitre 384 est paru le 12 juin 2026 dans Young Animal, plongeant dans la psyché de Guts, entre le monde des mortels et l'abîme. Un épisode que Miura, dit-on, jugeait lui-même presque impossible à mettre en images. Le voilà pourtant dessiné.
Je n'ai pas de verdict définitif avant de tenir le tome 43 entre mes mains. Ce que je sais, c'est que le 1er juillet, j'ouvrirai ce volume avec le mélange exact qu'il mérite : la joie de retrouver Guts, et le respect dû à un trait que personne ne refera jamais tout à fait.





