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Morgen : quand une maison BD remet les auteurs au centre

Morgen : quand une maison BD remet les auteurs au centre

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

La librairie Tsundoku, à Marseille, sent le papier neuf et le café froid. Une odeur qui rappelle ces boutiques où l'on entrait pour feuilleter sans montre. Sullivan Rouaud a cofondé cette librairie avant de fonder Morgen, et quelque chose de cet esprit de boutique tient dans le discours qu'il porte depuis octobre 2025 : treize titres la première année, cinquante maximum ensuite, papier Munken Lynx, "approche artisanale, à l'écoute des auteurs". Le mot "artisanal" revient souvent. Trop souvent, peut-être, pour ne pas qu'on s'y arrête.

Parce que la question n'est pas de savoir si Morgen fait de beaux livres. Les premiers titres sont là, ils sont beaux, c'est un fait. La question, c'est de savoir si une maison d'édition adossée au groupe Les Nouveaux Éditeurs, fondé par l'ancien PDG de Hachette avec Artémis (holding Pinault) au capital, peut sincèrement prétendre remettre les auteurs de BD au centre d'un système qui les écrase depuis vingt ans.

La machine Morgen : qui fait quoi, avec quel argent#

"Morgen" signifie "matin" en allemand. Lancement officiel le 17 octobre 2025, en live YouTube, avec cette promesse matinale de recommencer l'édition BD autrement. Derrière le nom, quatre fondateurs. Sullivan Rouaud, le visage principal, créateur des labels HiComics et Mangetsu chez Bragelonne, cofondateur de Tsundoku. Thomas Ragon, passé par Dargaud puis fondateur du département BD au Seuil. Arthur Huignard, ex-marketing Dargaud et Urban Comics. Victorine Gay, ex-Urban Comics également.

Les CV sont solides. Ce sont des gens de métier, formés dans les grandes structures de l'édition BD. Mais ce sont aussi, et c'est le point qui gratte, des gens qui ont tous travaillé dans les maisons dont le modèle économique repose précisément sur ce que Morgen prétend corriger.

Le groupe derrière la vitrine#

Morgen n'est pas une structure indépendante. Elle est une marque au sein de Les Nouveaux Éditeurs, groupe fondé en juillet 2024 par Arnaud Nourry, ancien PDG de Hachette Livre pendant dix-huit ans. Capital social de 4 098 799 euros. Depuis février 2025, Artémis, la holding de François-Henri Pinault, est le deuxième actionnaire. Distribution assurée par Madrigall, le groupe Flammarion. Partenariat signé avec Simon et Schuster pour le marché anglophone.

Je pose les éléments parce qu'ils comptent. Quand on dit "indépendant" dans l'édition, ça veut dire quelque chose de précis. Ça veut dire L'Association, Cornélius, Atrabile, des structures qui fonctionnent sans actionnaire milliardaire et sans distribution par un géant. Morgen n'est pas ça. Morgen est une maison avec un positionnement éditorial d'indépendant et une assise financière de grand groupe.

Ce n'est pas forcément une contradiction. Mais c'est une nuance qui mérite d'être posée avant de parler du reste.

Les livres, parce que c'est quand même le sujet#

Le premier titre de Morgen, Train de nuit dans la Voie lactée d'Adrien Demont, est sorti le 14 janvier 2026. 176 pages, 22,90 euros, imprimé sur papier Munken Lynx, un papier bouffant non couché que les imprimeurs connaissent bien pour sa tenue en main et sa capacité à absorber l'encre sans bavure. C'est un choix de fabrication qui coûte cher et qui se sent sous les doigts. J'ai tenu l'objet lors d'une visite chez un libraire du sixième arrondissement, et la différence avec un album Dargaud ou Dupuis standard est immédiate. Le grain et le poids de la page, cette souplesse quand on la tourne. On est dans le registre du beau livre qui ne se présente pas comme tel.

Deuxième titre en février : Terre ou Lune de Jade Khoo, premier tome d'un diptyque SF en aquarelle, 296 pages. Puis Le Procès de Julie Émile Fabre en mars, Nocturnos de Laura Pérez en avril à 24,90 euros.

Le deal Ram V#

En janvier 2026, Morgen a annoncé un accord multi-titres avec Ram V, scénariste indien installé à Londres dont le parcours chez DC (Swamp Thing, Detective Comics) et Image Comics en fait l'un des noms les plus suivis du comics indépendant anglophone. Avec lui, les dessinateurs Anand Radhakrishnan et Evan Cagle. C'est un signal fort : Morgen ne vise pas uniquement le marché franco-belge, mais cherche à se positionner comme pont entre la BD européenne et le comics anglophone.

J'avoue que je ne sais pas encore quoi en penser de cette ambition. Le partenariat Simon et Schuster pour la distribution anglophone donne les moyens de cette ambition. Mais vouloir être à la fois artisanal et transatlantique, c'est un grand écart qui a cassé des reins plus solides. La difficulté structurelle demeure.

Cinquante-cinq pour cent sous le SMIC : le problème que Morgen prétend résoudre#

Voilà l'angle qui m'intéresse vraiment. Le marché de la BD en France pèse 837 millions d'euros en 2025, avec le manga représentant 52 % du marché. En 2016, ce même marché pesait 458 millions. La croissance est spectaculaire. Et pourtant.

Cinquante-cinq pour cent des auteurs de BD en France vivent sous le SMIC. Trente-sept pour cent sous le seuil de pauvreté. Quatre-vingt-cinq pour cent exercent un autre emploi pour vivre. Cinquante-trois pour cent n'ont perçu aucune redevance après déduction de leurs avances. Le CA du secteur a presque doublé en dix ans, et la part des auteurs dans cette croissance n'a pas bougé. Elle a même reculé : 53 % sous le SMIC en 2016, 55 % aujourd'hui.

Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils décrivent un système où la valeur créée par les auteurs est captée par les éditeurs, les distributeurs et les diffuseurs. Le festival d'Angoulême 2026 a été annulé le 1er décembre 2025, première annulation hors Covid depuis 1974. Le signal est difficile à ignorer.

Morgen se positionne explicitement contre ce modèle. Treize titres la première année au lieu de cent. Pas de course au volume. Le temps donné aux auteurs. Le Handmade Label, une certification anti-IA déclarative et gratuite, qui permet aux créateurs d'affirmer que leur travail est entièrement humain. La promesse est belle. Mais les contrats, personne ne les a vus.

Ce qu'on ne sait pas#

Je n'ai trouvé aucune information publique sur les taux de droits d'auteur pratiqués par Morgen, ni sur les avances, ni sur les conditions de reddition des comptes. Aucun auteur publié chez Morgen ne s'est exprimé publiquement sur les termes de son contrat. Les tirages des premiers titres ne sont pas communiqués. Les ventes de Train de nuit dans la Voie lactée et de Terre ou Lune sont trop récentes pour être consolidées.

C'est un angle mort. On peut raconter beaucoup de choses sur la qualité du papier et la beauté des couvertures. Mais la question "est-ce que les auteurs Morgen gagnent mieux leur vie que chez Dargaud ou Delcourt" reste sans réponse vérifiable. Et c'est cette question-là, précisément, qui devrait être au centre du discours.

La critique Fables Fertiles : marketing ou indépendance#

Le site Fables Fertiles, source militante assumée, a publié une analyse qui mérite d'être lue même si on n'en partage pas toutes les conclusions. Leur thèse : Morgen pratique un "brouillage marketing" en se présentant comme alternative artisanale alors que sa structure capitalistique (ancien PDG Hachette, holding Pinault, distribution Madrigall) la rattache directement au système qu'elle prétend contester.

L'argument a du poids. Arnaud Nourry a dirigé Hachette Livre pendant les années où la concentration éditoriale s'est accélérée et où la condition des auteurs s'est dégradée. Artémis, holding de Pinault, n'est pas un fonds de soutien à la création, c'est un véhicule d'investissement. Madrigall n'est pas un distributeur alternatif, c'est le groupe Flammarion-Gallimard.

Cela dit, la critique a ses limites. Tout éditeur a besoin de capital et de distribution. Les vrais indépendants, ceux qui diffusent via les circuits alternatifs, publient rarement des albums à 22,90 euros sur papier Munken Lynx avec des deals transatlantiques. Il y a un espace entre le pur indépendant et le grand groupe classique, et c'est peut-être là que Morgen essaie de se loger.

La question que je me pose, et à laquelle je n'ai pas de réponse : est-ce que cet espace existe vraiment, ou est-ce qu'il n'est qu'une position de communication ?

Ce qui se joue pour le marché BD en 2026#

Le marché a baissé de 9 % en volume et 4 % en valeur en 2024. L'annulation d'Angoulême est un symptôme parmi d'autres. Le modèle économique du webtoon grignote les lecteurs les plus jeunes. La surproduction de titres, en particulier dans le manga, noie les librairies. Dans ce contexte, le positionnement de Morgen, peu de titres, haute qualité, auteurs accompagnés, peut être lu de deux façons.

Soit c'est une réponse structurelle à un problème structurel : ralentir, mieux payer, mieux fabriquer, recréer de la valeur perçue dans un marché saturé. Soit c'est un positionnement de niche premium, un "vin naturel" de l'édition BD, qui ne change rien au système mais propose une gamme haut de gamme à un public cultivé et solvable.

J'ai un faible pour la première lecture, mais mon honnêteté m'oblige à dire que la seconde est plus probable. Cinquante titres par an, même à haute qualité, ne changent pas un marché de 837 millions d'euros. Ce qui changerait le marché, ce serait une réforme des contrats d'édition, un taux de droits d'auteur minimum légal, une transparence sur les chiffres de vente. Morgen ne porte aucune de ces revendications publiquement.

Ils font de beaux livres. Ils travaillent avec des gens talentueux. Ils ont les moyens de leurs ambitions matérielles. Mais la question de savoir si le matin que promet leur nom sera celui des auteurs ou celui des investisseurs reste, pour l'instant, ouverte.

Sources#

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