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Gunnm Mars Chronicle : 35 ans de saga, un dernier tome

Gunnm Mars Chronicle : 35 ans de saga, un dernier tome

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Le 18 mars 2026, Glénat publie en France le onzième et dernier tome de Gunnm Mars Chronicle. Cent soixante-dix pages, 7,90 euros, et la fin d'une troisième partie qui aura pris dix ans à se déployer. Yukito Kishiro a commencé à dessiner Gunnm en 1990 dans le Business Jump de Shueisha. Trente-cinq ans plus tard, l'histoire de Gally, cyborg ramenée d'une décharge de Zalem, n'est toujours pas terminée. Elle mue, simplement. Ce tome 11 ferme un chapitre. Un autre s'ouvre déjà.

1990, une décharge et un rêve de Mars#

L'histoire commence par un geste simple : le docteur Daisuke Ido fouille dans les rebuts de Zalem, la cité flottante, et trouve un torse de cyborg encore fonctionnel. Il la répare, la nomme Gally (Alita dans la version anglaise), et ce qui suit occupe une place à part dans le manga seinen. Kishiro avait vingt-trois ans quand il a dessiné les premières planches. Il ne savait probablement pas qu'il s'engageait pour trois décennies et demie.

La première série, Gunnm (neuf tomes, 1990-1995), pose le socle : Zalem et la Ville de Fer, le Motorball, les chasseurs de prime, le Panzer Kunst comme art martial des cyborgs. Le monde que Kishiro construit est vertical, au sens propre, une société stratifiée où les privilégiés vivent littéralement au-dessus des autres. C'est une métaphore qui n'a rien perdu de sa pertinence.

J'ai lu Gunnm pour la première fois en 2003, dans l'édition Glénat originale, celle avec les couvertures un peu criardes et le papier épais. J'étais venue pour la science-fiction. Je suis restée pour autre chose, pour cette façon qu'a Kishiro de dessiner des corps mécaniques avec une tendresse presque organique, comme s'il refusait de tracer une frontière nette entre le vivant et l'artificiel.

Last Order, la parenthèse de vingt ans#

Kishiro n'était pas satisfait de la fin originale de Gunnm. La série s'était terminée sous pression éditoriale, et la conclusion ne correspondait pas à sa vision. En 2000, il a fait quelque chose de radical : il a déclaré la fin de Gunnm non canonique et a lancé Gunnm Last Order, une continuation alternative qui reprenait l'histoire à partir du volume 9. Dix-neuf tomes, publiés jusqu'en 2014, qui ont élargi l'univers bien au-delà de la Ville de Fer, vers l'espace, vers Zalem et Jeru, vers le Zenith of Things Tournament, tournoi interplanétaire où la destinée de la Terre elle-même se joue dans des combats cyberpunk.

Last Order est une œuvre imparfaite. Kishiro y multiplie les arcs, les personnages secondaires, les digressions scientifiques sur la nanotechnologie et la physique quantique. Le récit s'étire, parfois dangereusement. Mais il y a dans ce foisonnement une sincérité brute : c'est un auteur qui refuse de simplifier son monde pour le confort du lecteur. Les mangakas les plus influents de l'histoire partagent souvent ce trait, cette obstination à suivre leur vision même quand elle devient exigeante.

Reste que Last Order a divisé les fans. Ceux qui aimaient la brutalité resserrée des neuf premiers tomes se sont parfois perdus dans l'ampleur cosmique de la suite. C'est un débat que je comprends sans y adhérer complètement. Les deux Gunnm sont le même auteur, simplement à deux âges différents de sa vie.

Mars Chronicle : dix ans pour raconter l'enfance de Gally#

Mars Chronicle a démarré en 2014 dans le magazine Evening de Kodansha (Kishiro avait changé d'éditeur entre-temps). Le projet était ambitieux : remonter aux origines de Gally, à son enfance sur Mars, bien avant que son corps ne finisse dans une décharge terrestre. En parallèle, la série continuait le présent narratif de Last Order, avec Gally adulte confrontée aux intrigues de la terraformation martienne.

La structure en double temporalité est le cœur formel de Mars Chronicle. Kishiro alterne entre deux époques, deux versions de son personnage, et les échos entre passé et présent sont le tissu narratif. Ça fonctionne, la plupart du temps. C'est aussi, par moments, désorientant, surtout pour les lecteurs qui découvriraient la saga par cette porte (ce que je déconseillerais vivement).

Le tome 11 clôt cette double ligne. La confrontation avec Andro Austad, l'un des quatre Altmeisters qui conspirent pour l'unification martienne, et la question du trésor légendaire de Mars qu'Erika avait promis, trouvent ici leur résolution. La présence de Kishiro dans ce dernier volume reste celle qui le caractérise depuis trente-cinq ans : une science-fiction dure enchâssée dans une réflexion sur ce qui définit l'humanité quand le corps n'est plus biologique.

L'héritage cyberpunk, entre influence et solitude#

Gunnm occupe une place étrange dans le panthéon du manga. L'œuvre a irrigué toute une génération, on retrouve son ADN dans des séries comme Blame ! de Tsutomu Nihei, dans le design cyberpunk de Ghost in the Shell, dans les récits post-humains qui ont suivi. L'adaptation hollywoodienne de Robert Rodriguez en 2019, Alita: Battle Angel, a introduit le personnage auprès d'un public mondial qui ne lisait pas de manga. Et pourtant, Kishiro reste un auteur relativement peu discuté en France par rapport à sa stature réelle. Il n'a jamais eu la consécration institutionnelle d'un Taniguchi à Angoulême ou la visibilité grand public d'un Oda.

C'est peut-être lié à la nature même de son œuvre. Gunnm est un manga de science-fiction exigeant, qui demande au lecteur d'accepter des digressions sur la neurologie computationnelle, la théorie de l'identité et la mécanique orbitale. Le Panzer Kunst n'est pas juste un style de combat cool ; c'est un système martial complet que Kishiro a conçu avec une rigueur quasi obsessionnelle, incluant des techniques nommées en allemand, des principes physiques sous-jacents et une hiérarchie codifiée. Cette précision technique est ce qui distingue Gunnm de ses imitateurs. C'est aussi ce qui peut intimider.

Quand on parcourt les listes de manga cultes, Gunnm apparaît souvent, mais rarement en tête. La faute, peut-être, à une saga qui n'a jamais accepté de se terminer proprement, qui a préféré se réinventer plutôt que conclure. Jusqu'à maintenant.

Panzer Kunst Chronicle : Kishiro ne raccroche pas#

Le tome 11 de Mars Chronicle n'est pas la fin de l'histoire. Dans ses dernières pages, Kishiro annonce une quatrième série : Gunnm Panzer Kunst Chronicle, dont la sérialisation est prévue pour le printemps 2026. Le récit se situera environ dix ans avant la chute de Gruntal, et suivra Yoko (le vrai nom de Gally) et Erica dans une période de bouleversements violents impliquant l'ensemble du système solaire.

La série était initialement annoncée pour 2025, puis repoussée au printemps 2026. Kishiro a cinquante-neuf ans. Il dessine depuis quarante ans. Le fait qu'il continue, qu'il refuse l'épilogue définitif, dit quelque chose sur la nature de cette saga. Gunnm n'est pas une histoire avec un début et une fin. C'est un univers en expansion permanente, porté par un auteur qui semble incapable de lâcher son personnage, et honnêtement, je ne sais pas si c'est de l'obstination géniale ou une incapacité à conclure. Les deux, probablement. Et c'est ce qui rend cette œuvre si singulière dans le paysage du manga terminé : elle ne figure dans aucune liste de séries "à binge-reader" parce qu'elle n'a jamais accepté de s'arrêter.

Il y a un parallèle inattendu avec la viticulture, domaine que je connais mieux que le cyberpunk. Certains vignerons refusent de déclarer un millésime "fini". Ils gardent des barriques en réserve, reviennent assembler, ajustent. Le vin n'est jamais tout à fait embouteillé. Kishiro fait la même chose avec son univers : chaque tome est un assemblage provisoire, une coupe à un instant donné d'un récit qui continue de fermenter.

Ce que Mars Chronicle laisse derrière elle#

Onze tomes, dix ans de publication, et une conclusion qui ouvre immédiatement sur autre chose. Mars Chronicle restera sans doute comme la partie la plus contemplative de la trilogie Gunnm. Moins brutale que la série originale, moins foisonnante que Last Order, elle offre ce que les deux premières parties n'avaient pas le temps de donner : du contexte. L'enfance de Gally sur Mars, les racines du Panzer Kunst, les mécanismes politiques de la terraformation, tout cela nourrit rétrospectivement les tomes antérieurs.

Pour les lecteurs qui hésitent à se lancer dans une saga de trente-cinq ans et quarante volumes, la question est légitime. Mon conseil : commencez par les neuf tomes originaux. Si le monde de Zalem et de la Ville de Fer vous happe, Last Order et Mars Chronicle vous attendront. Et si Panzer Kunst Chronicle tient ses promesses, la saga aura bientôt cinquante volumes. C'est vertigineux. C'est aussi, dans un marché manga qui privilégie les formats courts et les séries de douze tomes, un acte de résistance créatrice.

Le 18 mars, ce tome 11 sera en librairie. Ce n'est pas un point final, plutôt une virgule que Kishiro a posée en sachant déjà ce qu'il écrira après.

Sources#

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