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CODA contre OpenAI Sora 2 : le Japon dit stop

CODA contre OpenAI Sora 2 : le Japon dit stop

Par Camille V.

11 min de lecture
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Camille V.

Imaginez une galerie virtuelle où chaque case de Dragon Ball, chaque panoramique de Ghibli, chaque sprite 16 bits de Square a été rebattu en vidéo par une machine qui n'a jamais demandé la permission. C'est à peu près la scène que décrivent les ayants droit japonais quand ils parlent de Sora 2. Et pour la première fois, ils répondent d'une seule voix.

Le 27 octobre 2025, l'association japonaise CODA (Content Overseas Distribution Association) a envoyé une lettre officielle à OpenAI. Publiée dans la presse le 3 novembre suivant, elle porte le nom de 57 membres dont Studio Ghibli, Bandai Namco, Square Enix, Kadokawa, Kodansha, Toei Animation, Toho, NHK et Fuji TV. Deux demandes, pas une plainte. Mais un message clair : votre modèle a été nourri sans notre accord, et il rejoue nos œuvres au pixel près.

Ce que CODA reproche concrètement à Sora 2#

Sora 2 a été lancé le 30 septembre 2025, d'abord en invite-only sur iOS aux États-Unis et au Canada, avec une app Android deux mois plus tard. Le modèle sait faire du dialogue synchronisé, des effets sonores, une physique plus cohérente d'un plan à l'autre. Et, c'est écrit noir sur blanc dans sa propre documentation, il excelle dans le style anime. Pas "japonisant", pas "inspiré de". Anime, avec la lumière, le découpage et la texture qu'on reconnaît à dix mètres.

CODA a regardé les sorties. L'association écrit que "une large portion du contenu produit par Sora 2 ressemble étroitement à du contenu japonais ou à des images japonaises", et elle en déduit que les données d'entraînement en sont directement issues. Des personnages identifiables (Dragon Ball a été cité dans les compte-rendus de la presse japonaise) apparaissent dans les outputs. C'est là-dessus que la lettre se construit.

Les deux demandes sont minimalistes, presque polies. D'abord, cesser d'utiliser les œuvres des membres pour l'entraînement machine learning sans leur permission. Ensuite, répondre sincèrement aux réclamations que les entreprises adressent à OpenAI sur les sorties problématiques. Pas de somme réclamée. Pas d'injonction judiciaire. Un courrier, et l'attente d'une réponse d'adulte.

Le vrai sujet juridique : l'article 30-4 et ses limites#

C'est là que le cadre légal se tord, et c'est là que j'ai dû relire trois fois pour comprendre. Le Japon a une réputation d'open bar pour l'entraînement IA. Ce n'est pas entièrement faux : l'article 30-4 du Copyright Act japonais, amendé en 2020, autorise l'utilisation d'œuvres protégées pour faire du text and data mining sans demander l'accord préalable des ayants droit, y compris dans un cadre commercial. C'est beaucoup plus permissif que l'Union européenne ou le Royaume-Uni, où un opt-out est au minimum exigé.

Sauf que l'article 30-4 a une limite, et CODA appuie précisément dessus. L'exemption tombe dès que les outputs reproduisent une expression créative identifiable. La doctrine japonaise appelle ça l'"overlearning" : quand le modèle ne se contente plus d'apprendre des patterns, mais restitue des éléments protégés à l'échelle de l'image ou du personnage. Le fine-tuning ciblé (LoRA sur un style précis, par exemple) fait basculer l'entraînement hors du safe harbour. Même chose pour le "camouflaged copying", cette pratique qui consiste à déguiser une copie en apprentissage.

CODA écrit noir sur blanc : "the act of replication during the machine learning process may constitute copyright infringement in cases where specific copyrighted works are reproduced or similarly generated as outputs." Autrement dit, si Sora 2 recrache du Ghibli reconnaissable, la question n'est plus de savoir si l'entraînement était autorisé ; c'est de savoir si le résultat, lui, l'est.

Et il y a un deuxième axe, plus structurel. Le droit japonais exige une permission préalable (un opt-in) pour utiliser une œuvre protégée, sauf exemption. Le système d'OpenAI, lui, fonctionne en opt-out : vous êtes dans la base tant que vous n'avez pas demandé à en sortir. Pour CODA, c'est une inversion de la charge qui ne tient pas en droit japonais. Vous ne pouvez pas demander aux ayants droit de courir après votre modèle pour s'en extraire ; c'est à vous d'obtenir l'accord avant d'entraîner.

Pourquoi cette lettre compte plus qu'elle n'en a l'air#

Ce qui me frappe, dans ce dossier, c'est la composition de la coalition. Ghibli et Bandai Namco, ça ne se parle pas spontanément. Un studio d'animation auteuriste et un géant du jeu vidéo n'ont pas les mêmes priorités, ni les mêmes réseaux de distribution. Quand ils co-signent, avec Square Enix, Kadokawa, Kodansha et Toho, ce n'est pas une coalition de circonstance. C'est tout l'écosystème créatif japonais qui se range derrière une position juridique commune, un écosystème qu'on sait mis sous pression industrielle depuis des années et qui n'a plus envie de laisser sa valeur partir vers des modèles extérieurs. Honnêtement, je n'étais pas sûre que ce consensus tiendrait jusqu'à la lettre officielle, et il a tenu.

Deuxième point, plus intéressant encore : la position publique de Hayao Miyazaki. Il n'a fait aucune déclaration sur Sora 2. Aucune. La citation qui tourne en boucle depuis mars 2025, ce "utterly disgusted", date en réalité d'un documentaire NHK de 2016, à propos d'une démonstration d'IA simulant un corps humain en mouvement désarticulé, et Miyazaki évoquait alors un ami souffrant d'un handicap moteur. Contexte très spécifique, pas un commentaire général sur l'IA créative. Attribuer cette phrase à une position 2025 sur Sora, c'est la détourner. Ghibli, en tant que studio, n'a pas non plus commenté publiquement la vague d'imitations style Ghibli via GPT-4o en mars 2025. Le silence est une stratégie.

La réponse d'OpenAI, elle, ne s'adresse pas directement à CODA. Interrogée par Variety et TechCrunch, l'entreprise n'a pas commenté la lettre. Elle a en revanche annoncé, en réaction à la contestation générale autour de Sora, un "contrôle plus granulaire" pour les ayants droit et des outils de filtrage étendus pour bloquer les ressemblances non autorisées. CODA a déjà qualifié cette réponse d'insuffisante, pour la raison structurelle mentionnée plus haut : tant que ça reste un opt-out, ça ne rentre pas dans le cadre japonais.

Ce que ça change dans un workflow d'illustrateur#

Je travaille, comme beaucoup d'illustratrices de ma génération, avec des outils hybrides. Krita pour le lineart, Clip Studio pour la bulle, Blender quand je dois caler un décor en perspective. Quand j'ai commencé à regarder des outputs Sora 2 en style anime, j'ai eu le même réflexe que devant les premiers GPT-4o Ghibli de mars 2025 : la texture est là, la composition aussi, mais il manque quelque chose dans la façon dont le trait respire. Le rendu est propre, trop propre. C'est une itération esthétique, pas un workflow.

Ce n'est pas un argument juridique, c'est une observation de métier. Ce qui rend Ghibli reconnaissable, ce n'est pas la palette ; c'est le rythme de montage, la pause sur un visage, la manière dont un plan s'étire pour laisser respirer une émotion. Un modèle vidéo peut apprendre la palette. Il peut apprendre la composition. Il peut même apprendre le timing, avec suffisamment de données. Et c'est précisément ce que les ayants droit reprochent : ce n'est plus un style imité, c'est une signature restituée. Pour une illustratrice ou un animateur, cette distinction est vitale, parce que c'est la signature qui fait la valeur marchande de son travail.

La lettre CODA ouvre un chantier plus large sur la manière dont l'industrie créative va devoir se réorganiser. Les conversations que j'ai sur Discord avec d'autres artistes tournent autour de la même question : comment protéger son style quand une IA peut l'apprendre en quelques heures ? Le débat n'est pas nouveau, il a déjà été creusé à propos de l'affaire Ryan Dancey dans le jeu de société et de la rébellion contre le slop IA dans l'illustration numérique. Mais quand ce sont Ghibli et Square Enix qui parlent, la portée change.

Le précédent américain qui pèse derrière la scène#

CODA ne se positionne pas dans le vide. Aux États-Unis, le procès New York Times v. OpenAI & Microsoft avance. Déposée le 27 décembre 2023, la plainte a passé l'étape du dismissal en avril 2025 : le tribunal a refusé de rejeter les claims d'infraction directe et contributive. En mai 2025, OpenAI a dû préserver tous les logs de sortie de ChatGPT. En novembre 2025, l'entreprise a été contrainte de produire 20 millions de logs de conversation. La phase de discovery est en cours. George R.R. Martin a obtenu, lui aussi, l'autorisation de poursuivre OpenAI pour les sorties ChatGPT qui reproduisaient du matériel Game of Thrones.

Ces procédures ne garantissent rien sur le fond (le fair use américain est structurellement plus favorable aux entraînements que le droit japonais sur les outputs). Mais elles montrent que les tribunaux prennent la mesure du contentieux. Et elles donnent un message de terrain aux juristes japonais : dans un pays où la loi exige déjà un opt-in, la ligne sera probablement plus dure.

Nuance importante, cependant. CODA n'a pas déposé de plainte. La lettre est une demande formelle, pas une procédure. C'est une ouverture de négociation, pas une action en justice. Ce qui laisse la main à OpenAI pour répondre avant que les avocats de Tokyo ne prennent le dossier. Sur ce point précis, j'hésite encore sur l'interprétation : est-ce que c'est une précaution diplomatique, ou est-ce que la coalition CODA n'a pas (encore) la capacité juridique de déposer un collectif ? Les sources consultées ne tranchent pas.

Le contexte japonais ne se résume pas à l'article 30-4#

Il faut rappeler un autre élément que beaucoup d'articles occidentaux oublient : le Japon a adopté le 28 mai 2025 un AI Promotion Act, loi non contraignante qui érige l'IA en priorité nationale. Pas de mécanisme d'opt-out institué, pas d'obligation nouvelle pour les développeurs. L'approche japonaise repose sur trois piliers : cet AI Promotion Act, des AI Business Operator Guidelines publiées en 2024, et l'interprétation évolutive du Copyright Act par l'Agency for Cultural Affairs (rapports de mai et juillet 2024). Aucun de ces textes ne règle directement le cas Sora 2, mais l'ensemble dessine une doctrine : l'IA est encouragée, les outputs qui reproduisent du contenu protégé ne le sont pas.

Le paradoxe est entier. Le Japon a offert le cadre juridique le plus favorable au monde à l'entraînement IA, et c'est depuis le Japon que part la première offensive coordonnée contre un modèle pour raison de copyright. Ce n'est pas incohérent : c'est le signal que le Japon considère que l'exception a atteint ses limites, et que la suite de l'histoire va se jouer sur le terrain des outputs, pas des entrées.

Ce qu'il faut surveiller maintenant#

Pour un rédacteur ou un lecteur qui suit le dossier, trois signaux à garder à l'œil.

  • La réponse formelle d'OpenAI à CODA, si elle arrive. Une réponse publique serait une première dans ce dossier. Un silence confirmerait la stratégie actuelle de contournement par "outils granulaires".
  • L'évolution des conditions d'utilisation de Sora pour les ayants droit japonais. Un basculement vers un vrai opt-in serait la seule manière de satisfaire l'argument CODA sur le fond.
  • Les publications de l'Agency for Cultural Affairs japonaise en 2026. Un nouveau rapport interprétatif sur l'article 30-4, spécifiquement sur les modèles multimodaux, pourrait redessiner le paysage.

Pour celles et ceux qui illustrent, animent, mettent en scène, le sujet rejoint ce qu'on traversait déjà avec l'entraînement IA appliqué à l'illustration statique. La différence, c'est l'échelle : une vidéo est une signature qui se déploie dans le temps, et la restituer, c'est copier plus qu'une image. C'est copier un rythme. La jurisprudence qui va se construire autour de Sora 2 va affecter le manga, l'animation, la BD numérique, le webtoon. Elle va aussi reposer la question, déjà abordée dans notre dossier sur l'impact de l'IA sur les artistes d'illustration, de la frontière entre inspiration et reproduction.

Pour l'instant, ce qu'on sait avec certitude est résumé dans la lettre de CODA : deux demandes, 57 signataires, aucune plainte, et un silence d'OpenAI. Ce qui n'est pas écrit, c'est ce qui se négocie en coulisses. Et c'est souvent là que les choses se jouent.

En attendant, si vous dessinez, continuez à dessiner. Continuez à publier. Votre trait vous appartient tant que vous l'exercez. Le reste, les avocats s'en occupent.

Sources#

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