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Le Dernier écrivain : un mangaka face à l'IA en 2120

Le Dernier écrivain : un mangaka face à l'IA en 2120

Par Camille V.

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Camille V.

Imaginez un romancier oublié, à peine lu de son vivant, dont les manuscrits dorment quelque part entre 2016 et 2120. Pendant qu'il flotte dans l'azote liquide, un laboratoire entraîne le tout premier générateur de texte sur ses œuvres. Quand il se réveille, plus personne ne se souvient de lui, mais des millions d'écrits portent sa voix sans son nom. C'est l'argument du Dernier écrivain, manga seinen de Chitose Akai que Glénat publie en France depuis le 22 avril 2026, et c'est probablement le récit anti-IA le plus délicat sorti cette saison.

Le tome 1, traduit par Anne-Sophie Thévenon, est arrivé en librairie en format poche à 7,90 € (4,99 € en numérique). 192 pages, ISBN 978-2-344-07039-0, sous la collection Seinen de l'éditeur grenoblois. Annoncé le 23 janvier 2026 par Manga News, le titre original japonais 100-nen no Tateito (« la trame verticale de cent ans ») a été sérialisé chez Shogakukan d'octobre 2023 à août 2025, dans le magazine mensuel Monthly Big Comic Spirits selon les recoupements (deux magazines distincts existent chez Shogakukan, et les sources ne tranchent pas toujours, donc je préfère le préciser).

Une cryogénisation, un siècle de silence, un réveil à contretemps#

Yagura Sugai, le personnage principal, est un romancier sans succès. Vers 2016, une maladie incurable le condamne. Il accepte le pari de la cryogénisation, persuadé que sa vraie reconnaissance viendra plus tard. Glénat précise dans son synopsis officiel qu'à son réveil, un siècle plus tard, une lettre inattendue lui parvient : son ancienne petite amie, qu'il croyait morte depuis longtemps, lui écrit. C'est ce courrier qui le pousse à reprendre la plume, alors qu'il n'est plus rien, pour quelqu'un qu'il ne reverra peut-être pas.

L'année du réveil ? 2120, selon Francenetinfos qui détaille le synopsis. Une seule source secondaire le confirme avec cette précision, donc tenons-la pour probable plutôt que certaine. Ce qui est documenté de manière claire en revanche, c'est l'élément narratif central : dans ce futur, le premier système d'IA générative de texte a été entraîné sur les œuvres oubliées de Yagura. Sa voix s'est diluée dans des milliards de textes générés, sans qu'il en touche un yen, sans qu'on connaisse son nom. Quand il essaie d'écrire à nouveau, tout ce qu'il produit ressemble déjà à ce que la machine sait faire, parce que la machine, c'est lui.

Le chapitre 1, intitulé « L'existence d'un romancier », fait 56 pages selon Glénat Manga Max. C'est long pour une ouverture seinen, et ça donne une idée du rythme : Akai prend son temps, pose le décor, laisse le silence s'installer. Le critique de Kamaji a souligné un dessin fluide et un traitement « sans discours moralisateur » sur l'IA, ce qui est plutôt rare en 2026 sur ce sujet. Le Geek Paresseux parle de « pépite » et confirme que le tome 2 français est attendu autour du 1er juillet 2026 (info à confirmer côté planning officiel Glénat, source unique pour l'instant).

Pourquoi ce manga arrive à un moment précis#

Le contexte ne pouvait pas être plus chargé. En janvier 2026, le collectif La Bande illustrée, fondé l'été 2025, a lancé un manifeste signé par des traducteurs, des lettragistes et des correcteurs de manga, manhwa et webtoon en France, accompagné du hashtag #ComicsSansIA. AnimeLand a documenté la mobilisation. Plus d'une bande dessinée vendue en France en 2024 venait d'Asie, et l'industrie de la traduction-adaptation manga est l'une des premières à voir l'IA arriver dans son workflow. Les mêmes professionnels qui adaptent ces récits commencent à se demander combien de temps leur métier tiendra.

Côté Japon, le mouvement n'est pas neuf. Tetsuo Hara, le créateur de Ken le Survivant, a déclaré en novembre 2023 à propos de l'intelligence artificielle : « je ne pouvais pas la battre. » Mais il ajoutait, et c'est ce que je trouve beau : « Ce que l'IA ne peut pas faire, c'est comprendre le concept d'être prêt à mourir. » Cette phrase, je l'ai gardée en tête en lisant les premières planches du Dernier écrivain. Akai semble travailler exactement sur cette frontière, sans la nommer.

Le paradoxe fait grincer un peu plus quand on regarde l'éditeur d'origine. Shogakukan, qui publie 100-nen no Tateito, est aussi investisseur dans Orange, une société japonaise qui développe la traduction de manga par IA, avec une ambition affichée de 500 mangas par mois traduits via algorithme (financement de 2,92 milliards de yens documenté par Journal du Japon en juillet 2024). Autrement dit : la même maison qui édite un récit sur un romancier dépossédé par l'IA finance ailleurs un outil qui pourrait dépouiller les traducteurs humains. Ce genre de contradiction interne, l'industrie ne sait pas encore comment la regarder en face.

Ce que le manga met sur la table que d'autres récits ratent#

Beaucoup de fictions anti-IA tombent dans le piège du robot méchant ou du génie incompris. Akai, lui, choisit l'angle le plus inconfortable : la dépossession lente, sans coupable identifiable, sans climax cathartique. Yagura ne se bat pas contre une machine, il se bat contre l'idée que sa voix existe encore quelque part, désincarnée, réutilisée à l'infini, sans lui.

Dans mon travail d'illustratrice, je rencontre des artistes qui ont retiré leurs portfolios d'ArtStation en 2023, puis se sont retrouvés un an plus tard à voir leur style identifiable circuler dans des prompts publics. Ce n'est pas la même chose qu'un texte, je sais. Mais le sentiment est proche : reconnaître son geste sans pouvoir le revendiquer. Le Dernier écrivain met des mots sur cette zone grise mieux que la plupart des essais que j'ai lus sur le sujet ces deux dernières années.

L'autre chose qui distingue ce titre, c'est sa forme. Une série courte de quatre tomes, terminée au Japon, sortie groupée sur quelques mois en France. Pas de saga interminable, pas de cliffhanger commercial. Akai a écrit ce qu'il voulait écrire et il a refermé la porte. Dans un marché manga où l'on voit beaucoup de séries diluées pour tenir trois cents chapitres, ce format ramassé fait du bien. Il rappelle aussi que le seinen d'auteur peut encore exister, à côté des locomotives shonen.

Mon hésitation sur la réception française#

Là où je suis moins sûre, c'est sur l'accueil critique en France. À l'heure où j'écris, ni ActuaBD ni Planète BD n'ont publié de critique fouillée du tome 1. Les avis qui circulent sont enthousiastes (Kamaji, Le Geek Paresseux, Journal du Japon dans sa sélection des sorties d'avril) mais restent dans le cercle des spécialistes manga. Reste à voir si la presse généraliste s'en empare, et surtout comment elle articulera le récit à l'actualité IA. Le risque serait de réduire 100-nen no Tateito à un pamphlet, alors qu'Akai semble construire quelque chose de plus mélancolique.

Pour les lectrices et lecteurs qui ont aimé Yoshiharu Tsuge et le manga autobiographique, ou qui suivent le travail de Studio Ghibli sur les questions de propriété intellectuelle (les actions de CODA contre OpenAI Sora 2 éclairent d'ailleurs très bien le contexte 2026), Le Dernier écrivain mérite d'ouvrir la pile. À 7,90 € le tome, le ticket d'entrée est faible. Et si la suite tient ce que le tome 1 promet, on tiendra peut-être le récit fictionnel le plus juste sur l'IA générative écrit ces cinq dernières années.

Glénat, de son côté, prend un pari à contre-courant : publier un texte qui questionne frontalement la même technologie que ses concurrents éditeurs commencent à utiliser pour produire vite et moins cher. C'est cohérent avec leur catalogue seinen exigeant, et ça envoie un signal aux artisans du livre qui résistent. Le label Handmade lancé par l'éditeur Morgen, qui certifie qu'aucune IA n'a été utilisée dans la production d'un manga, va dans la même direction. Petits éditeurs et auteurs commencent à se ranger côté humain, sans manifeste tonitruant, par leurs choix concrets.

Le rendez-vous est pris pour juillet, si la date du tome 2 se confirme. En attendant, ce premier volume se glisse facilement entre un seinen adulte de fond et un essai contemporain sur la création. Il ne dira pas le dernier mot sur l'IA et la création, mais il ajoute une pierre précieuse à un débat qui en manque. Pour celles et ceux qui suivent aussi le travail des traducteurs manga, métier en première ligne face à la même vague technologique, la lecture résonnera autrement.

Sources#

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