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Les âges du comic book américain, de 1938 à nos jours

Les âges du comic book américain, de 1938 à nos jours

Par Camille V.

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Camille V.

Posez côte à côte une planche d'Action Comics #1 de 1938 et une page de Watchmen de 1986. Mêmes cases, même encre, et pourtant deux mondes. Le premier claque en aplats primaires, un Superman qui soulève une voiture sans une ombre pour le retenir. Le second empile ses grilles de neuf cases, des couleurs sales, un rythme qui vous force à ralentir. Entre les deux, un demi-siècle d'histoire des comics américains, que les historiens ont découpé en grandes ères : âge d'or, âge d'argent, âge de bronze, âge moderne. Ces bornes ne sont pas gravées dans le marbre, elles se discutent encore. Mais elles racontent bien comment un médium de kiosque est devenu un art.

Un mot de méthode avant de dérouler la frise. Les dates que je cite sont des fourchettes admises, pas des vérités closes. Selon l'historien que vous lisez, une ère commence un an plus tôt ou un an plus tard. J'assume ce flou plutôt que de le masquer.

Avant les âges, des éditeurs qui cherchent leur forme#

Tout part de petites maisons qui ne savaient pas encore ce qu'elles inventaient. National Allied Publications, ancêtre de DC, est fondée par Malcolm Wheeler-Nicholson en 1934, avec une première revue, New Fun Comics #1, datée de février 1935. Deux ans plus tard, le 31 décembre 1936, Detective Comics, Inc. voit le jour aux côtés de Harry Donenfeld et Jack Liebowitz. Les deux entités fusionnent en National Comics Publications le 30 septembre 1946, et l'entreprise ne prendra officiellement le nom de DC Comics qu'en 1977.

Chez le futur rival, même tâtonnement. Timely Comics est lancée en 1939 par Martin Goodman, et son Marvel Comics #1, daté d'octobre 1939, présente déjà la Torche Humaine et Namor. Le nom « Marvel » circule dès le milieu des années 1940, mais Goodman ne l'adopte formellement comme raison sociale qu'en 1961. À côté de ces deux géants en gestation, une troisième maison va compter, pour de mauvaises raisons : EC Comics, née en 1944 sous le nom d'Educational Comics par Max Gaines. À sa mort en 1947, son fils William reprend la barre, rebaptise la maison Entertaining Comics et la fait basculer vers l'horreur, la science-fiction et le polar. Retenez ce nom, il revient bientôt.

Si l'histoire longue du médium vous intéresse, je l'ai croisée ailleurs dans notre dossier sur la définition et l'histoire de la bande dessinée.

L'âge d'or, quand Superman ouvre la brèche#

L'événement fondateur tient en une couverture. Action Comics #1, cover-date de juin 1938 (mis en vente le 18 avril), fait débarquer Superman, créé par Jerry Siegel et Joe Shuster, sous le label National Allied Publications. La plupart des historiens datent de là le Golden Age, qu'ils font courir jusqu'en 1956.

Ce que j'aime, dans les planches de cette période, c'est leur franchise graphique. Pas d'ombres tourmentées, pas de tramage subtil : des couleurs pleines, un trait qui va à l'essentiel parce que l'impression bon marché ne pardonnait pas la finesse. Les super-héros y sont taillés pour le combat, souvent le combat tout court, celui de la Seconde Guerre mondiale, où Captain America et consorts servaient ouvertement l'effort national. J'ai développé ce versant dans un article sur les comics de propagande et la politique américaine, parce que ces pages disent beaucoup de leur époque.

On appelle parfois « Atomic Age » la fin de cette période, entre 1945 et 1956, quand les super-héros s'effacent au profit du western, du crime et de l'horreur. La plupart des historiens la rattachent quand même au Golden Age, sans en faire une ère à part. C'est justement cette bascule vers l'horreur qui va tout faire dérailler.

1954, Wertham, le Sénat et le Code qui serre la vis#

Voici le moment où l'histoire des comics croise celle de la censure. En 1954, le psychiatre Fredric Wertham publie Seduction of the Innocent, le 19 avril, chez Rinehart & Company. Sa thèse : les comics d'horreur et de crime corrompent la jeunesse. Le livre tombe dans un climat de panique morale, relayé par le Sénat américain. Le sous-comité sur la délinquance juvénile, créé le 27 avril 1953, tient au moins une audience le 21 avril 1954, avec parmi les témoins Wertham lui-même et William Gaines, l'éditeur d'EC Comics.

L'industrie prend les devants pour éviter une loi. En septembre 1954, la Comics Magazine Association of America met sur pied la Comics Code Authority, un organe d'autocensure dont le sceau conditionne la vente en kiosque. L'effet est immédiat sur les maisons les plus audacieuses : dès le 14 septembre 1954, Gaines arrête ses titres d'horreur, dont Tales from the Crypt et The Vault of Horror. Selon certaines estimations, le nombre de titres publiés chaque année aurait chuté de près de 650 à environ 250 entre 1954 et 1956, mais je le donne avec des pincettes, faute d'une source encyclopédique qui le confirme.

Un parallèle me revient toujours ici : la France a connu sa propre loi de contrôle des publications pour la jeunesse. J'en parle dans notre dossier sur la censure et la loi de 1949, et voir les deux histoires se répondre à quelques années d'écart a quelque chose de troublant. Deux pays, deux paniques, un même réflexe de mettre le dessin sous surveillance.

L'âge d'argent, la couleur et les héros reviennent#

Le Code aurait pu tuer le super-héros. Il l'a au contraire forcé à se réinventer, plus lisse, plus lumineux. Le Silver Age démarre avec Showcase #4, daté d'octobre 1956, qui réintroduit le Flash sous les traits de Barry Allen. Au générique : scénario de Robert Kanigher, dessin de Carmine Infantino, encrage de Joe Kubert, sous la houlette de l'éditeur Julius Schwartz. La période court, selon le consensus, de 1956 à 1970.

C'est l'âge des couleurs pop et des trames Ben Day, ces points d'imprimerie qui font vibrer les aplats. Petit aveu d'atelier : j'ai passé une soirée entière à tenter de reproduire proprement une trame Silver Age dans un logiciel moderne, et je me suis cassé les dents sur un rendu qui sonnait faux. Le charme de ces points tient à leur imperfection mécanique, très difficile à simuler quand tout votre outil respire le pixel net.

La fin de l'ère est un bon exemple de borne discutée. L'historien Will Jacobs la situe précisément en avril 1970, quand Schwartz confie Green Lantern à Denny O'Neil et Neal Adams. C'est une lecture, élégante, pas un verdict universel.

Âge de bronze et âge sombre, quand les héros prennent des rides#

Le Bronze Age, généralement borné de 1970 à 1985, ne change pas le costume mais le regard. Green Lantern/Green Arrow #76, en avril 1970, ose les sujets de société ; la même année, en octobre, Jack Kirby quitte Marvel pour DC ; et en 1971, le Comics Code s'assouplit assez pour autoriser des récits antidrogue. Les héros commencent à douter, à porter le poids du réel. Côté sortie, la période s'achève autour de deux gros événements éditoriaux : Secret Wars chez Marvel en mai 1984, et Crisis on Infinite Earths chez DC en avril 1985.

Vient enfin l'âge moderne, que certains appellent Dark Age, et dont la date de départ, souvent fixée à 1985, reste elle-même contestée. Ses œuvres fondatrices, elles, ne laissent aucun doute : elles paraissent en 1986. The Dark Knight Returns, mini-série en quatre numéros de Frank Miller chez DC, sort de février à juin 1986. Watchmen, maxi-série en douze numéros d'Alan Moore, Dave Gibbons et John Higgins, s'étale de septembre 1986 à octobre 1987. Deux récits qui font vieillir le super-héros d'un coup, le rendent faillible, parfois répugnant. La grille rigide de Watchmen, je peux la regarder pendant des heures : chaque case y pèse son poids, rien n'est laissé au hasard de la mise en page.

Le Code, lui, finira par lâcher prise. Marvel cesse de lui soumettre ses titres en 2001, après le rejet d'un numéro de X-Force, et bascule sur son propre système de classification. DC et Archie Comics le suivent en janvier 2011, le 20 puis le 21, rendant le sceau caduc. Si tout cela vous donne envie de vous lancer, j'ai réuni des points d'entrée dans notre guide pour commencer les comics Marvel et DC.

Ces quatre âges ne sont pas des cases étanches. Ce sont des repères commodes, posés après coup, pour dire qu'un dessin de kiosque a fini par se prendre au sérieux. Et honnêtement, sur la frontière exacte entre bronze et moderne, j'hésite encore : les historiens eux-mêmes se renvoient la balle, et je préfère vous le dire que trancher à leur place.

Sources#

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