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Renoir dessinateur à Orsay : 120 feuilles depuis 1921

Renoir dessinateur à Orsay : 120 feuilles depuis 1921

Par Camille V.

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Camille V.

À Orsay, 120 feuilles attendent dans la pénombre. Renoir dessinateur, première rétrospective depuis 1921. Et il faut presque s'y reprendre à deux fois : ce n'est pas le coloriste, c'est le crayon. C'est la main qui cherche, qui hésite, qui pose la sanguine sur le papier vergé et laisse vivre le grain.

L'exposition court du 17 mars au 5 juillet 2026, à la galerie Amont, niveau 0. Vous lisez ces lignes en juin : il vous reste un mois pour la voir. Au moment où j'écris ce papier, j'y suis retournée trois fois. À chaque visite, une feuille différente m'a arrêtée.

Le parcours, en quelques chiffres#

La fiche officielle annonce 120 œuvres : 55 dessins, 17 pastels, 16 aquarelles, 12 estampes, 9 peintures, 1 sculpture, 10 livres ou revues illustrés. Le ratio compte. Plus de la moitié sont des œuvres graphiques au sens strict (dessin, pastel, aquarelle), les peintures restent minoritaires. C'est rare et c'est volontaire.

Les commissaires côté Orsay : Paul Perrin (conservateur en chef), Anne Distel (conservatrice générale honoraire) et Cloé Viala (chargée d'études documentaires). Côté Morgan Library de New York, où l'exposition a démarré du 17 octobre 2025 au 8 février 2026 : Colin B. Bailey (Katharine J. Rayner Director) et Sarah Lees (Research Associate to the Director). Coorganisation pleine, pas un simple prêt itinérant.

La période couverte va des premiers exercices des années 1850-1860 jusqu'aux explorations des années 1910. Soixante ans de pratique graphique d'un peintre qu'on a toujours regardé par sa couleur. Si vous voulez comprendre pourquoi cette inversion compte, jetez un œil aux pages consacrées aux expositions BD et art séquentiel 2026 : la grammaire muséale change, et le dessin remonte au premier plan.

1921 : la dernière fois qu'on a osé#

L'exposition précédente s'appelait exactement "Aquarelles, pastels et dessins par Renoir (1841-1919)". Elle s'est tenue du 4 au 23 avril 1921 aux Galeries Durand-Ruel, à Paris. Deux ans après la mort du peintre. Le catalogue est numérisé sur Internet Archive, on peut le feuilleter. Vingt jours d'exposition, et puis plus rien d'équivalent pendant un siècle.

Le communiqué de la Morgan le formule sobrement : "first comprehensive exhibition in more than a century devoted to the works on paper of Pierre-Auguste Renoir". Première rétrospective encyclopédique des œuvres sur papier depuis cent cinq ans. La nuance est utile : des dessins de Renoir ont été montrés dans des accrochages thématiques entre-temps. Ce qui est inédit, c'est l'ampleur et la cohérence.

Cette absence prolongée a une raison. Renoir a longtemps été lu comme le peintre du bonheur en rose, celui qui touche le grand public et que la critique snobe parfois. Le dessin, dans cette grille de lecture, passait pour un préparatoire. L'exposition retourne la perspective : la feuille de papier n'est pas un brouillon, c'est une œuvre.

La sanguine, technique reine#

Approchez-vous des sanguines, vous verrez le geste. Le bâton de craie rouge laisse un dépôt poudreux que la lumière accroche. Renoir l'a adoptée intensivement à partir des années 1880, après son voyage en Italie. Le choix n'est pas anodin : la sanguine renvoie aux maîtres français du XVIIIe (Watteau, Boucher, Fragonard) et plus loin encore aux Italiens de la Renaissance.

Pourquoi ce médium précis ? Parce qu'il modèle la chair. Le rouge ocre épouse les valeurs intermédiaires que la chair humaine demande, là où le crayon graphite reste trop froid et la plume trop sèche. Renoir a passé sa vie à peindre des corps. La sanguine lui donne, sur papier, l'équivalent graphique de ce que sa palette cherche en peinture.

Le détail qui change tout : l'œuvre la plus spectaculaire de l'expo est une Étude pour La Coiffure (1900-1901), une sanguine d'environ un mètre cinquante de hauteur. Picasso l'a possédée. Cette information, lue dans Le Journal des Arts, m'a fait sourire. Picasso achetait du Renoir dessinateur. Il savait quelque chose que la critique mettrait un siècle à formuler.

L'inventaire des techniques#

Le panneau d'introduction liste les médiums présents : graphite, crayon Conté, fusain, plume et encre (noire et rouge), pastel, aquarelle, gouache, sanguine, craie blanche, eau-forte, lithographie. C'est un inventaire de papetier autant qu'une carte d'identité d'artiste.

Cette diversité dit deux choses. D'abord, Renoir teste. Il ne se fixe pas sur un médium, il alterne. Ensuite, il connaît les contraintes de chaque outil et joue avec. Le crayon Conté pour la précision des contours, le fusain pour les masses sombres, le pastel pour la couleur sèche, l'aquarelle pour la transparence aérée. Sur certaines feuilles, plusieurs techniques cohabitent dans une même composition.

Pour qui pratique l'illustration aujourd'hui, c'est une leçon de workflow. On a tendance à choisir un outil et à s'y tenir. Renoir fait l'inverse : il choisit l'outil au cas par cas, en fonction de ce que le sujet réclame. Si vous voulez creuser cette idée de matériaux multiples, l'article sur la mixed media en illustration BD ouvre la conversation côté contemporain.

Du dessin au tableau : les Grandes Baigneuses#

Une salle entière documente le processus préparatoire des Grandes Baigneuses (1884-1887). Plus de vingt études préparatoires : graphite, Conté, pastel, huile. Renoir y a travaillé pendant trois ans. Et le tableau final, présenté en 1887, a été froidement accueilli. La critique de l'époque n'a pas vu ce que les commissaires de 2026 nous montrent.

Cette période, qu'on appelle aujourd'hui "période ingresque" (1880-1887), correspond à une remise en cause. Après son voyage en Italie de 1881-1882, Renoir écrit cette phrase que les commissaires reprennent en cartel : "J'avais été au bout de l'impressionnisme et j'arrivais à cette constatation que je ne savais ni peindre ni dessiner." Le doute fondateur d'un peintre de quarante ans.

Ce qui frappe dans la séquence muséale, c'est de voir la composition se chercher. Les baigneuses bougent de feuille en feuille, les bras se déplacent, le rapport entre les corps évolue. Un croquis pose la pose, le suivant la corrige, le troisième la précise. Le tableau final est l'aboutissement, pas l'origine.

La parole des contemporains#

Le mur d'introduction cite Berthe Morisot, qui écrit en 1886 : "Renoir est un dessinateur de première force ; toutes ses études préparatoires pour un tableau seraient curieuses à montrer au public qui s'imagine généralement que les impressionnistes travaillent avec la plus grande désinvolture." Une phrase de 1886 qui annonce exactement l'exposition de 2026.

Gauguin, lui, soulignait le paradoxe : un peintre sans formation académique au dessin qui pourtant dessinait exceptionnellement bien. Pierre Bonnard admirait la fluidité de la ligne. Picasso achetait. La liste de ces admirations de peintres à peintre dit quelque chose que le grand public a longtemps ignoré.

Honnêtement, je sais pas trop comment Renoir a fait pour rester si peu reconnu comme dessinateur, alors que ses pairs le voyaient si clairement. La peinture l'a éclipsé, voilà tout. Quand on a peint Le Déjeuner des canotiers, on ne montre pas ses crayonnés. Sauf qu'on a tort.

La période nacrée et la polyarthrite#

Après 1889, Renoir entre dans ce que les historiens appellent la "période nacrée", qui ira jusqu'à sa mort en 1919. Demi-teintes (roses, ocres, blancs), petites touches allongées, recours systématique à la sanguine et au pastel. Influences revendiquées : Fragonard, Velázquez, Van Dyck.

Cette période chevauche la polyarthrite rhumatoïde qui déforme progressivement ses mains. C'est l'aspect le plus émouvant de l'exposition. Les sanguines tardives gardent une puissance de trait inattendue. La main qui ne plie plus continue de poser la matière sur le papier. Je suis restée longtemps devant un nu allongé en sanguine de 1908-1910. La ligne tremble parfois, mais elle ne lâche pas.

Les commissaires assument ce regard biographique sans en faire un drame. Pas de pathos sur le peintre handicapé qui tient bon. Juste l'évidence factuelle : il dessine encore, et il dessine bien, jusqu'à la fin.

Les prêts : qui a sorti quoi#

L'exposition rassemble des feuilles venues de l'Albertina Museum (Vienne), du Philadelphia Museum of Art, de la Morgan Library elle-même (Thaw Collection), de la Phillips Collection (Washington DC), du Metropolitan Museum of Art, de l'Art Institute of Chicago, de la National Gallery of Art (Washington), du Musée d'Orsay évidemment, de la Fondation Bemberg à Toulouse, et de plusieurs collections privées.

Voir réunis l'Albertina et la Morgan dans une même salle, c'est rare. Ces deux institutions possèdent les fonds graphiques les plus denses au monde pour les impressionnistes. Cette circulation des œuvres est elle-même un événement. À Toulouse, la Fondation Bemberg a sorti plusieurs feuilles que je n'avais jamais vues exposées. Une raison de plus de faire le trajet.

Le catalogue scientifique#

Pour aller plus loin, le catalogue "Renoir dessinateur" est édité par GrandPalaisRmn Éditions et l'EPMO. 224 pages, 200 illustrations, format 22 sur 28,7 centimètres, ISBN 9782711881413. C'est le document de référence sur le sujet pour les années à venir. Les contributions des commissaires y développent les analyses condensées dans les cartels.

À côté de cette monographie, le musée présente en parallèle "Renoir et l'amour, la modernité heureuse (1865-1885)" du 17 mars au 19 juillet 2026, une cinquantaine de peintures. Les deux expositions se complètent : la première montre le dessinateur, la seconde le coloriste. L'ordre de visite a son importance, je conseille de commencer par les dessins. On comprend mieux ensuite la matière des huiles.

Pratique#

L'entrée plein tarif Tiqets s'annonce à 17,50 euros, le tarif réduit à 13 euros. Le billet standard du musée (16 euros plein tarif, 13 euros réduit) donne accès à l'exposition. Galerie Amont, niveau 0, accès depuis l'entrée principale.

Une recommandation : prenez le temps. Cent vingt feuilles, c'est dense. Trois heures sur place ne sont pas de trop, et vous repartirez avec moins que ça en mémoire active. Carnet et crayon dans la poche si la lumière du grain de sanguine vous prend, comme moi, l'envie de la noter.

Pourquoi voir cette exposition#

Si vous pratiquez l'illustration, le dessin, la peinture, ou si vous écrivez sur les arts graphiques, c'est une occasion que vous ne reverrez probablement pas avant longtemps. Cent cinq ans entre 1921 et 2026 : à ce rythme, la prochaine grande rétrospective tombera après 2125. Personne d'entre nous ne la verra.

Si vous êtes simplement curieux de comprendre comment un peintre dont tout le monde croit connaître l'œuvre garde encore des zones d'ombre, allez voir Renoir dessinateur. Vous sortirez avec une autre lecture du Bal du moulin de la Galette. La main qui a posé ces couleurs avait d'abord posé ces traits. C'est ce que l'exposition met sous nos yeux, avec une netteté tranquille.

Image de couverture : Pierre-Auguste Renoir, Étude pour Le Jugement de Pâris, circa 1908-1914, sanguine, 82 × 99,7 cm, Christie's. Via Wikimedia Commons, domaine public (auteur décédé en 1919).

Sources#

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