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Rencontres du 9e Art Aix 2026 : Corto Maltese et KutiKuti

Rencontres du 9e Art Aix 2026 : Corto Maltese et KutiKuti

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

La lumière d'avril tombe sur les façades ocre de la Cité du Livre. Dans la Galerie La Manufacture, des planches sous verre attendent leur public, et l'encre de Hugo Pratt semble encore humide sous les spots. Dehors, la ville entière se prépare à vivre au rythme du 9e art pendant six semaines. Les Rencontres du 9e Art d'Aix-en-Provence ouvrent leur 22e édition ce 11 avril, et ne refermeront les portes que le 23 mai. Six semaines, quatre expositions majeures, plus de 70 ateliers gratuits sur réservation. Le festival, entièrement en accès libre, s'installe partout : galeries, musées, parcs, offices de tourisme. On perçoit ici quelque chose de rare dans les événements culturels contemporains, un refus du format condensé, de la saturation du week-end unique. Aix prend son temps.

11 avril : le vernissage de « 2 Passages », Jolivet et Stangl à la linogravure#

Le festival commence par un geste d'artisan. Le 11 avril à 16h, la Galerie de l'Office de Tourisme, 300 avenue Giuseppe Verdi, accueille le vernissage de « 2 Passages », exposition conjointe de Joëlle Jolivet et Katrin Stangl. C'est leur première collaboration. Il y a dans ce duo quelque chose d'inattendu : Jolivet, avec ses plus de 50 albums jeunesse à son actif, une maîtrise de la linogravure qui relève du vocabulaire personnel ; Stangl, venue de l'Akademie der Bildenden Künste de Nuremberg, portant un héritage graphique germanique tout aussi singulier.

La technique exposée ici, la linogravure, impose un rapport au trait que le numérique a presque fait oublier. La gouge creuse le linoléum, le geste est irréversible, chaque passage d'encre sur la matrice produit un résultat unique. On est loin du ctrl+Z. Je trouve que ce rapport physique à la création manque terriblement dans les discussions contemporaines sur l'illustration, où tout semble se résumer à la tablette graphique et aux algorithmes.

Mais l'exposition ne s'arrête pas aux œuvres des deux artistes. Un atelier croisé réunit 15 étudiants de l'École Supérieure d'Art d'Aix-en-Provence et de l'Akademie de Nuremberg autour d'un projet commun : « Voisinage ». Palette réduite au rouge, au vert, au noir. Cette contrainte chromatique, loin d'appauvrir, oblige à penser la composition autrement, à chercher la lisibilité dans l'économie de moyens. Trois couleurs, quinze paires de mains, et la gouge qui ne pardonne pas.

Hugo Pratt à la Manufacture : un voyage qui commence le 11 avril et culmine le 18#

L'exposition « De Hugo Pratt à Corto Maltese, un voyage dans l'imaginaire » s'installe à la Galerie La Manufacture de la Cité du Livre, 8-10 rue des Allumettes. Ouverte du mardi au samedi, de 14h à 19h (fermée le 1er mai). Le commissariat est assuré par Patrizia Zanotti, coloriste historique de Pratt, fondatrice de Cong et de Lizard Edizioni. C'est une gardienne de l'œuvre au sens le plus concret du terme : elle a touché ces planches, appliqué la couleur sur ces traits, connu l'homme qui les a tracés.

Hugo Pratt (1927-1995) reste l'un des auteurs les plus singuliers de la bande dessinée mondiale. Son Corto Maltese, marin sans port d'attache, aventurier lettré traversant les soubresauts du XXe siècle, incarne un idéal de liberté narrative que peu d'auteurs ont su atteindre depuis. Il y a dans son trait à l'encre de Chine une confiance absolue, une absence de repentir qui fascine encore.

Le choix d'Aix n'est pas anodin. La Biennale d'Aix 2026, qui se déroule du 11 avril au 14 juin, met l'Italie à l'honneur. Pratt, auteur italien, dialogue naturellement avec cette programmation. Les fils se croisent entre les institutions, entre les thématiques, et le festival du 9e art en profite pour tisser ses propres connexions.

La date à retenir : le 18 avril à 17h. Une rencontre exceptionnelle réunit Patrizia Zanotti, Marco Steiner (éditeur et traducteur de l'œuvre de Pratt) et Joseph Ghosn (journaliste). J'avoue que sur ce point, j'hésite encore à qualifier ce type d'événement. Est-ce une conférence, une conversation, un hommage ? Probablement les trois à la fois, et c'est ce flou qui en fait la richesse.

25 avril : KutiKuti investit le Musée des Tapisseries#

Le Musée des Tapisseries, dans le Palais de l'Archevêché, accueille « KutiKuti : La Finlande à l'honneur ». Le collectif, fondé en 2005, rassemble plus de 60 artistes finlandais qui renouvellent depuis deux décennies les codes de la bande dessinée nordique. Leur magazine Kuti, lancé en 2006, compte environ 80 numéros distribués gratuitement dans 250 points de diffusion répartis sur 16 villes finlandaises. Un modèle économique qui défie toute logique éditoriale classique, et qui pourtant tient.

L'exposition s'inscrit dans le cadre de Sarjakuva 2026, l'année de la BD finlandaise en France, un programme national qui irrigue plusieurs festivals (Bastia, Formula Bula à Paris, Colomiers, l'Institut Finlandais). J'avais déjà croisé cette programmation lors de BD à Bastia en mars, et retrouver les Finlandais à Aix confirme l'ampleur de cette saison culturelle.

Le samedi 25 avril, cinq membres du collectif seront présents pour une journée de rencontres : Miissa Rantanen, Terhi Ekebom, Jyrki Nissinen, Siiri Viljakka et Roope Eronen. On pourra aussi découvrir le journal Palapeli, publication de 32 pages conçue par 13 auteurs finlandais (dont Ville Ranta, Amanda Vähämäki, Terhi Ekebom et Tommi Musturi), qui explore avec humour les clichés français sur la Finlande. Le tout distribué gratuitement, dans la continuité de l'esprit Kuti.

Quelque chose se joue ici, entre deux traditions graphiques que tout semble séparer. La BD franco-belge et son héritage ligne claire, la BD finlandaise et son goût pour l'expérimental, le brut, le non-narratif parfois. La rencontre a lieu dans un musée de tapisseries, ce qui n'est pas sans ironie : la tapisserie est peut-être la première forme de narration séquentielle européenne.

En forêt avec Gaëlle Alméras : le parc comme galerie#

L'exposition la plus singulière dans son format se déploie en plein air. « En forêt avec Gaëlle Alméras » installe 32 visuels géants dans le Parc Saint-Mitre. Pas de murs, pas de spots, pas de cartels discrets. L'illustratrice jeunesse, connue pour son univers dans « Maison Georges », dialogue ici avec les arbres, les allées, la lumière naturelle qui change d'heure en heure. Les 15 et 16 avril, des visites en présence de l'artiste permettront d'entendre sa parole sur ce travail d'adaptation au grand format et à l'extérieur.

Il y a dans cette proposition un pari audacieux : sortir l'illustration du livre, la confronter à l'espace, à la météo, au hasard du promeneur qui tombe dessus sans l'avoir cherché. C'est une forme d'art hybride qui questionne les frontières du 9e art avec une simplicité désarmante.

Un festival qui refuse la concentration#

Ce qui frappe dans la programmation des Rencontres du 9e Art, c'est le refus du modèle du salon. Pas de hall d'exposition unique, pas de week-end saturé de dédicaces en file indienne. Le festival s'étale sur six semaines, dans toute la ville. La Galerie Miniature, un ancien kiosque à journaux reconverti sur la place Bellegarde, distribue des journaux illustrés depuis 2021 (33 titres dans la collection à ce jour). Le 3 mai, un spectacle vivant, « Il ne devra plus y avoir d'orphelins », croise BD et scène avec Thomas Azuélos, Cécile Manzo et Hugo Palomba. Le 23 mai, un atelier de sérigraphie animé par Ben Sanair clôture le tout.

L'affiche de cette 22e édition est signée Katia Fouquet, artiste basée à Berlin. Le festival porte cette année les marques d'une ouverture géographique assumée : Italie via Pratt, Finlande via KutiKuti, Allemagne via Stangl et Fouquet. Aix-en-Provence n'est plus seulement une étape provençale du circuit BD français, c'est un carrefour européen du dessin narratif.

J'ai toujours pensé que les festivals les plus intéressants sont ceux qui ne cherchent pas à tout montrer en un week-end. Ceux qui laissent au visiteur le temps de revenir, de découvrir une expo un mardi après-midi, d'oublier puis de se souvenir. Aix, avec ses six semaines de programmation gratuite, propose exactement cela. Un temps long pour le 9e art, dans une époque qui ne jure que par l'immédiateté.

Sources#

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