Un album d'Astérix me ramène tous les deux ou trois ans, sans jamais m'en lasser. C'est Astérix chez les Bretons. La scène où les Bretons servent de l'eau chaude dans des tasses, convaincus que c'est du thé, me fait rire à chaque fois. Pas un rire explosif, plutôt ce sourire en coin qui s'installe quand on reconnaît la mécanique d'un gag parfaitement huilé. René Goscinny est mort depuis bientôt cinquante ans, et ses dialogues continuent de fonctionner avec une régularité qui force le respect.
En 2026, année de son centenaire, la France lui rend un hommage officiel. L'événement est inscrit au programme France Mémoire, le label des commémorations nationales. L'Institut de France a organisé un colloque intitulé « Le Trait et l'Esprit » les 13 et 14 mars 2026, réunissant auteurs, universitaires et proches du scénariste. Parmi eux, Fabcaro, Emmanuel Guibert, l'historien Pascal Ory et Anne Goscinny, romancière et fille de René, qui préside aussi le jury du Prix René Goscinny.
Tout cela est mérité. Mais ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas la célébration. C'est la mécanique.
Le décalage comme système#
Goscinny n'a jamais dessiné. C'est un point qu'on oublie souvent, tant son nom est associé à des images. Il écrivait des scénarios et des dialogues. Sa méthode de travail, documentée par Pascal Ory dans Goscinny, La liberté d'en rire (Perrin, 2007), était quasi cinématographique : il décrivait chaque scène visuellement, plan par plan, avant d'écrire les répliques. Le dessinateur recevait un découpage précis, avec les cadrages, les expressions, les mouvements.
Ce qui fait la singularité de son humour, c'est ce qu'il appelait lui-même « le petit décalage qui rend les choses drôles ». Le principe est simple à énoncer, difficile à exécuter. Goscinny prend une situation connue, un cadre historique ou culturel identifiable, et y introduit un anachronisme discret. Les Gaulois d'Astérix parlent comme des Français des années 1960. Les cow-boys de Lucky Luke ont des réflexes de banlieusards parisiens. Le décalage entre le cadre (l'Antiquité, le Far West) et le langage (la France contemporaine) produit un effet comique qui fonctionne à deux niveaux : les enfants rient du gag de surface, les adultes reconnaissent la satire sociale sous le déguisement historique.
J'ai relu récemment Le Petit Nicolas dans l'édition illustrée par Sempé, celle qui paraît d'abord dans le Sud-Ouest Dimanche à partir du 29 mars 1959. Même principe, décliné autrement. Le décalage vient du regard : un enfant raconte le monde des adultes avec une logique enfantine implacable, et c'est cette logique, parfaitement cohérente dans ses prémisses absurdes, qui dénude les conventions sociales. Pas de second degré appuyé, pas de clin d'œil au lecteur. Le texte fait semblant de ne pas savoir qu'il est drôle.
Pilote, ou comment un scénariste a inventé un journal#
Le premier numéro de Pilote paraît le 29 octobre 1959, avec Astérix en couverture, co-créé avec le dessinateur Albert Uderzo. Le tirage s'écoule : 300 000 exemplaires vendus le soir même. À partir du numéro 203, en septembre 1963, Goscinny devient rédacteur en chef aux côtés de Jean-Michel Charlier. Il tient cette position pendant quatorze ans, jusqu'à sa mort.
Pendant ces quatorze années, Pilote est le laboratoire de la bande dessinée francophone. Le journal publie des auteurs qui deviendront des figures majeures du 9e art. Goscinny, en tant que rédacteur en chef, impose un standard éditorial élevé : les histoires doivent être lisibles par tous les âges, les dialogues sonner juste, et le dessin servir le récit.
Pilote mériterait un article entier. Ce n'est pas mon sujet ici. Reste que Goscinny menait de front la direction d'un journal et l'écriture de plusieurs séries simultanées. Astérix avec Uderzo, Lucky Luke avec Morris (depuis 1955, premier album scénarisé par Goscinny : Des rails sur la Prairie), Iznogoud avec Tabary (lancé le 15 janvier 1962 dans le magazine Record), Le Petit Nicolas avec Sempé. Quatre univers, autant de tonalités et de dessinateurs, et dans chacun une voix distincte. Le fait qu'on ne confonde jamais un dialogue d'Astérix avec un dialogue d'Iznogoud dit tout de sa capacité à moduler son écriture.
La satire sans méchanceté#
Une phrase de Goscinny résume bien sa position : « La méchanceté n'est pas une preuve d'intelligence. » C'est aussi un programme esthétique. Son humour est mordant, parfois féroce, mais il ne vise jamais à humilier. Les Bretons d'Astérix ne sont pas moqués : ils sont observés avec une tendresse amusée qui rend le stéréotype affectueux. Les bandits de Lucky Luke sont des imbéciles attendrissants, pas des menaces. Iznogoud, le vizir qui veut devenir calife à la place du calife, est pathétique dans son ambition, jamais méprisable.
Cette posture est rare dans l'humour, et encore plus rare dans la bande dessinée. L'exposition du musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme en 2017, « René Goscinny, Au-delà du rire », avait bien montré cette dimension. Le parcours de Goscinny, né le 14 août 1926 à Paris dans une famille juive d'origine polonaise et ukrainienne, élevé en Argentine, arrivé à New York en 1945, passé par l'armée française en 1946, revenu en France en 1951, explique en partie cette douceur dans la satire. Quand on a grandi entre les langues et les cultures, entre l'exil et l'adaptation, on développe peut-être une forme d'humour qui préfère la complicité à l'agression.
Il le disait lui-même : « L'humour est une défense, puis une arme. » Défense d'abord. Arme ensuite. L'ordre compte.
Deux mille personnages, une seule méthode#
Les chiffres donnent le vertige. Environ 2 000 personnages créés au cours de sa carrière. Quelque 200 volumes, 65 séries, des contributions à 61 journaux et magazines, près de 9 000 pages de scénarios. Vingt-quatre albums d'Astérix portent sa signature au scénario. La série, toutes époques confondues, a dépassé les 400 millions d'exemplaires vendus et a été traduite en 117 langues et dialectes. Si l'on additionne l'ensemble de ses œuvres, on approche les 500 millions d'exemplaires.
Ces chiffres sont vérifiables. Ils sont aussi un peu abstraits. Ce qui l'est moins, c'est la constance de la méthode. Que Goscinny écrive pour Uderzo, pour Morris, pour Tabary ou pour Sempé, le processus est le même : il construit d'abord la situation, pose le cadre visuel, et ce n'est qu'après, une fois la scène en place, qu'il rédige les dialogues. Le texte arrive en dernier. Cet ordre de priorité (la situation avant la réplique) est l'inverse de ce que font la plupart des scénaristes de BD, qui partent souvent d'un bon mot pour construire une case autour.
Je n'ai pas la certitude que cette inversion explique à elle seule la qualité de ses dialogues. Mais quand je relis un album comme Astérix et Cléopâtre ou La Diligence de Lucky Luke, je sens que les répliques ne flottent pas, qu'elles sont ancrées dans un espace, un geste, un regard dessiné. Le dialogue fait corps avec l'image.
Le colloque de mars 2026 et ce qui reste#
Le colloque « Le Trait et l'Esprit » à l'Institut de France, organisé par l'Institut René Goscinny (fondé fin 2015, dont la Fondation pour l'écriture est abritée par l'Académie des sciences morales et politiques), a réuni des voix intéressantes. Anne Goscinny, qui porte l'héritage de son père avec une discrétion que j'apprécie, était présente. Marc Baratin aussi. Fabcaro, dont l'humour à froid doit quelque chose à Goscinny sans jamais l'imiter, a pris la parole. Emmanuel Guibert, Pascal Ory également.
Le Prix René Goscinny 2026 du meilleur scénariste a été attribué à Jean-Christophe Deveney pour Soli Deo Gloria, un album que j'avais chroniqué lors de sa victoire au Prix BD Fnac-France Inter. Le prix jeune scénariste est allé à Fabienne Blanchut et Catherine Locandro pour Les Cheveux d'Édith. Le fait que le prix porte le nom de Goscinny confirme la place qu'il occupe dans la mémoire du métier : il est devenu le mètre-étalon du scénariste de bande dessinée.
Un séminaire à l'Université de Lille, « Humour et formes du comique : Gotlib et Goscinny », a aussi contribué à l'effort académique autour du centenaire. Le rapprochement avec Gotlib est pertinent : Gotlib est passé par Pilote, a appris le métier sous la direction de Goscinny, et a ensuite poussé l'humour dans des directions plus absurdes et plus transgressives que son mentor ne l'aurait sans doute fait.
La question revient souvent : est-ce que Goscinny, qui est mort d'un arrêt cardiaque lors d'un test d'effort le 5 novembre 1977, à 51 ans, aurait aimé voir ce que la BD est devenue. Les séries humoristiques contemporaines lui doivent presque toutes quelque chose, même quand elles ne le savent pas. Le mécanisme du décalage culturel, qu'il a codifié sans jamais le théoriser dans un essai, est devenu un outil standard de la comédie graphique. Fabcaro l'utilise. Riad Sattouf aussi, à sa manière. Les auteurs franco-belges contemporains qui font de l'humour marchent tous sur un chemin qu'il a tracé.
Il n'a pas reçu le Grand Prix du Festival d'Angoulême. On peut trouver cela injuste, ou simplement constater que les prix arrivent parfois trop tard, ou pas du tout. Son centenaire, en 2026, corrige un peu ce déséquilibre. Mais ce qui le corrige le mieux, c'est de rouvrir un de ses albums et de se surprendre à rire, encore, à une blague qui a soixante ans et qui fait encore mouche.
La dernière fois que j'ai relu Astérix chez les Bretons, c'était un dimanche de pluie, avec une tasse de thé. Pas d'eau chaude, du vrai thé. Le gag marchait quand même.
Sources#
- Pascal Ory, Goscinny, La liberté d'en rire, Perrin, 2007
- Institut René Goscinny, fonds de dotation, membre fondateur de la Fondation pour l'écriture (abritée par l'Académie des sciences morales et politiques)
- France Mémoire, commémorations nationales 2026, Ministère de la Culture
- Colloque « Le Trait et l'Esprit », Institut de France, 13-14 mars 2026
- Exposition « René Goscinny, Au-delà du rire », mahJ, 2017
- Séminaire « Humour et formes du comique : Gotlib et Goscinny », Université de Lille
- Encyclopaedia Britannica, entrée René Goscinny
- INA, archives audiovisuelles, entretiens René Goscinny




