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Carnets de voyage en BD : dix albums qui valent le détour

Carnets de voyage en BD : dix albums qui valent le détour

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

L'odeur du papier Arches, un peu grasse sous les doigts, mêlée à celle d'un café turc trop infusé dans un verre tulipe. C'est cette matière-là, ce grain de l'instant saisi entre deux gorgées, que les meilleurs carnets de voyage en bande dessinée parviennent à restituer. On tourne une page et l'on sent presque la chaleur d'un trottoir de Shenzhen, la brume sur un port japonais, la poussière d'un sentier afghan.

Chaque novembre, le Rendez-vous du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand attire des milliers de visiteurs au Polydôme. Le genre a ses figures tutélaires, ses francs-tireurs, ses querelles de chapelle. Il y a dans ce petit monde une ferveur que j'ai rarement croisée ailleurs, même dans les salons littéraires les plus courus. Voici dix albums que j'ai feuilletés, annotés, parfois relus jusqu'à en user les pages, et qui racontent des lieux mieux que n'importe quel guide touristique.

Guy Delisle, cartographe de l'inconfort#

Quatre Delisle sur dix, c'est beaucoup. Je l'admets sans détour. Mais personne d'autre n'a documenté avec une telle constance des territoires aussi fermés, et surtout personne n'a su rendre aussi palpable cette sensation d'étrangeté radicale que l'on éprouve quand plus rien autour de soi ne fait sens.

Shenzhen (L'Association, deux mille) pose les fondations : un Québécois largué dans une zone économique spéciale chinoise, entre usines d'animation et solitude d'expatrié. Le trait est raide, volontairement maladroit. Delisle ne cherche pas le beau, il cherche l'essence d'un dépaysement qui confine à l'égarement. Trois ans plus tard, Pyongyang (L'Association, deux mille trois) applique la même recette en Corée du Nord, avec une tension politique que Shenzhen n'avait pas. Cent soixante-seize pages sans un seul moment de légèreté réelle. On perçoit ici quelque chose de glaçant, une résonance sourde entre l'absurdité bureaucratique et l'angoisse d'être observé en permanence.

Chroniques birmanes (Delcourt, deux mille sept) change la donne. Delisle suit sa compagne, qui travaille pour Médecins Sans Frontières au Myanmar. L'observation distante cède la place à l'implication. On sent qu'il a peur, parfois. Pas pour lui, pour les gens qu'il croise. Le dernier de la série, Chroniques de Jérusalem (Delcourt, deux mille onze), lui vaut le Fauve d'Or à Angoulême en deux mille douze. Là, Delisle fait ce qu'il sait faire de mieux : raconter le quotidien dans un endroit où le quotidien n'existe pas vraiment.

J'ai visité une exposition consacrée à ses planches originales il y a quelques années. Ce qui m'a frappée, au-delà du travail fini, c'est la quantité de croquis jetés. Pour chaque page publiée, une dizaine d'essais abandonnés. Le carnet de voyage, chez Delisle, est un travail de tri autant que de dessin, une palette d'hésitations successives dont seule la plus juste survit.

L'Afghanistan par trois paires d'yeux#

Le Photographe (Dupuis, deux mille trois à deux mille six) est un objet hybride, et c'est peut-être le mot le plus juste : hybride. Emmanuel Guibert dessine, Didier Lefèvre fournit les photos de son reportage avec MSF en Afghanistan dans les années quatre-vingt, et Frédéric Lemercier assemble le tout. Le résultat tient en deux cent soixante-douze pages dans l'intégrale.

Ce qui rend cet album différent de tout le reste de cette sélection, c'est l'alternance entre le dessin et la photo. Quand le dessin prend le relais, c'est que la photo ne suffit plus à raconter. Quand la photo revient, c'est que le dessin serait obscène face au réel. Cette intelligence du montage fait du Photographe un album qu'on lit lentement, en revenant en arrière, comme on revient sur un passage d'un roman de Kessel dont on n'est pas sûr d'avoir saisi toute la portée. L'album fonctionne aussi comme un document sur le terrain, au même titre que les grandes BD de reportage.

Chavouet, ou l'art de l'inventaire amoureux#

Florent Chavouet dessine ce que Delisle refuse de dessiner : le détail. Tokyo Sanpo (Philippe Picquier, deux mille neuf, Prix Ptolémée) est un carnet de promenades dans Tokyo où chaque page déborde d'annotations manuscrites, de plans de quartier, de listes de courses en japonais. Le trait est fin, coloré, obsessionnel. On pourrait passer une heure sur une seule double page, comme on flâne dans une librairie de voyage sans intention d'achat, juste pour le plaisir de feuilleter des atlas.

Manabe Shima (Philippe Picquier, deux mille dix) pousse la logique encore plus loin. Chavouet s'installe sur une île japonaise minuscule et dessine tout : les chats, les filets de pêche, les vieux du port, les horaires de ferry. C'est à la fois un inventaire et une déclaration d'amour. Ni drame ni grande thèse. Juste un type qui dessine ce qu'il voit avec une patience déraisonnable, et qui parvient, par la seule accumulation des détails, à évoquer le terroir d'un lieu comme aucune carte postale ne le pourrait.

La différence entre Chavouet et Delisle tient à ceci : Delisle raconte des histoires dans des lieux, Chavouet raconte des lieux sans avoir besoin d'histoire. Les deux approches se valent. J'ai du mal, je l'avoue, à trancher laquelle me touche davantage. Il y a des jours où la subtilité encyclopédique de Chavouet me bouleverse plus que les récits de Delisle, et d'autres où c'est l'inverse.

Trois registres, trois empreintes#

Craig Thompson, connu pour Blankets, a publié Carnet de Voyage (Top Shelf, deux mille quatre) après une tournée de dédicaces en France, en Espagne et au Maroc. C'est le plus intime de cette sélection : croquis de café griffonnés à la va-vite, aquarelles de paysages, notes de lectures en marge et adresses de librairies. Thompson ne cherche pas à informer, il cherche à se souvenir. Deux cent vingt-quatre pages qui ressemblent à un journal intime laissé ouvert sur une table de bistrot, entre un cendrier et un exemplaire corné de Durrell.

Étienne Davodeau, lui, a marché. Huit cents kilomètres entre Pech Merle et Bure pour Le Droit du sol (Futuropolis, deux mille vingt et un). D'un côté, les peintures rupestres vieilles de vingt-cinq mille ans. De l'autre, un site d'enfouissement de déchets nucléaires. Le parallèle est violent, et Davodeau ne l'adoucit pas. C'est un carnet de marche autant qu'un album engagé sur l'environnement, avec la sueur en prime. Deux cent seize pages de sentiers, de rencontres, de questionnements sur ce qu'on laisse dans le sol. On perçoit ici la matière même du paysage traversé, cette France rurale qui ne se livre qu'à ceux qui acceptent de la parcourir à pied.

Edmond Baudoin ferme cette sélection avec Araucaria (L'Association, deux mille quatre, réédité en deux mille dix-sept). Trente-huit pages sur le Chili. C'est le plus court et le plus déroutant. Baudoin dessine au pinceau, en noir et blanc, avec une urgence qui tranche avec la lenteur de Chavouet. Un carnet de voyage qui ressemble davantage à un poème graphique, à ces esquisses que l'on fait dans un train de nuit quand la lumière vacille et que la main doit aller plus vite que l'œil.

Ce que le genre raconte au-delà du voyage#

Le carnet de voyage en BD n'est pas un guide touristique dessiné. Les meilleurs albums de cette sélection partagent un point commun : l'auteur ne comprend pas tout ce qu'il voit, et il l'assume. Delisle reste perplexe devant la Corée du Nord. Chavouet n'a aucune explication pour les vieux de Manabe Shima qui se lèvent à quatre heures du matin. Davodeau, lui, reste interdit devant l'idée d'enterrer des déchets nucléaires à côté de grottes ornées.

Il y a dans cette incompréhension le moteur même du genre. Un auteur qui comprendrait tout n'aurait rien à dessiner. Le carnet de voyage fonctionne parce que le dessinateur tâtonne, hésite, se trompe, recommence. Cela le rapproche du roman graphique dans sa capacité à porter un regard subjectif sur le réel, et de la BD documentaire dans son ambition de témoigner. Jiro Taniguchi, dans un registre différent, a lui aussi capturé le Japon à travers le dessin avec cette même patience d'observation.

Le Rendez-vous du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand tiendra sa vingt-septième édition du treize au quinze novembre deux mille vingt-six. Le programme n'est pas encore public, mais les prix (Grand Prix Fondation Michelin, Prix international, Prix Press Club, Prix MSF) donnent une idée de l'éventail. Pour ceux qui voudraient creuser au-delà de cette sélection, Va'a de Troubs et Flao (Futuropolis, Polynésie, Grand Prix Michelin deux mille quatorze) et Carnets de Kyoto de Nicolas de Crécy (Éditions du Chêne, deux mille douze) méritent qu'on s'y arrête.

C'est tout un univers qui s'ouvre : dix albums, huit pays, quatre continents. Le passeport reste dans le tiroir. Mais quelque chose voyage, malgré tout. Quelque chose qui tient à la fois du trait de crayon et de la résonance d'un lieu dans la mémoire de celui qui l'a traversé les yeux grands ouverts, un carnet à la main, avec cette certitude fragile que dessiner, c'est peut-être la seule manière honnête de dire qu'on a été là.

Sources#

  • BubbleBD, fiches albums et chroniques
  • SensCritique, notes et avis lecteurs
  • BDThèque, base de données albums
  • Babelio, fiches et critiques
  • Fnac, catalogues éditeurs et disponibilité
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