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Detroit Roma d'Elene Usdin, double prix en 2026

Detroit Roma d'Elene Usdin, double prix en 2026

Par Camille V.

8 min de lecture
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Camille V.

La première fois que j'ai ouvert Detroit Roma, j'ai d'abord regardé le dos du livre avant les pages. 30 × 25,5 cm en format paysage, 352 pages, 35 €, une brique qui refuse de tenir debout comme un album classique. Ce choix d'objet n'est pas un caprice d'édition, c'est déjà le livre qui commence à parler.

Un format qui fait le récit avant même les cases#

Elene Usdin et son fils Joseph Boni publient Detroit Roma chez Sarbacane le 5 novembre 2025. Le livre est paysage. Dit comme ça, ça paraît anodin, mais quand on manipule l'objet en vrai, on comprend tout de suite pourquoi. Les doubles pages fonctionnent comme des écrans cinéma panoramiques. On est dans le rapport d'image d'un road movie, et le récit en est un : deux jeunes femmes, Becki et Summer, traversent une Amérique en déclin au volant d'une Ford Galaxy, de Detroit jusqu'à Rome en Géorgie.

Le format n'est pas décoratif. Il impose une lecture horizontale, lente, où l'œil balaie l'image comme on scrute un pare-brise. Les 352 pages défilent un peu comme un trajet, avec des temps morts, des paysages qui s'étirent, des visages cadrés serrés au milieu de panoramas vides. J'ai travaillé assez longtemps sur Blender pour savoir à quel point le choix d'un ratio conditionne tout le reste : l'éclairage, la composition, le rythme. Ici, c'est la même logique appliquée à du papier.

Becki et Summer, deux mémoires en voiture#

Le récit entrelace deux quêtes. Becki remonte la route des esclaves de ses ancêtres, une trajectoire inversée qui ramène au sud ce qui avait été arraché vers le nord. Summer, elle, rend hommage aux racines italiennes de sa mère Gloria. Deux Amériques dans une même voiture, deux mémoires qui n'ont rien à voir et qui partagent pourtant la même route asphaltée.

La séquence d'ouverture pose le ton sans rien expliquer : un tigre sauve deux nourrissons. Romulus et Rémus déplacés dans une forêt américaine, et soudain Rome (Géorgie) et Rome (Italie) se superposent. C'est le genre de raccord mental que j'adore en illustration : une image qui fait le travail de trois chapitres d'exposition.

Une technique par séquence, vraiment#

C'est ici que le livre devient, pour moi, un objet d'étude. Usdin change de technique séquence par séquence. Stylo bille quatre couleurs, aquarelle très pigmentée qui donne un effet Polaroid, gouache en fonds pleine page, dessin au trait sec. Elle le dit clairement dans les entretiens : elle se pose la question de l'outil à chaque nouvelle séquence. Pas la question du style, celle de l'outil. La nuance est énorme.

Dans ma propre pratique, quand je passe d'une illustration Procreate à une composition Blender ou à de l'aquarelle, je sais ce que ça coûte. Il y a une inertie à casser, un vocabulaire visuel à recommencer. Faire ça sur 352 pages, en maintenant une cohérence narrative, c'est un travail qui se rapproche plus de la direction artistique d'un film que de l'album BD classique. Chaque technique porte une température émotionnelle : l'aquarelle pigmentée pour les flashes de mémoire, la gouache pour les paysages qui écrasent les personnages, le stylo bille pour ce qui est brut, nerveux, volé à l'instant.

Et puis il y a les carnets de Becki, dessinés par Joseph Boni. Ce n'est pas un détail : c'est un personnage qui a sa propre main. Becki tient un carnet dans le récit, et ce carnet existe matériellement, avec un geste qui n'est pas celui d'Usdin. Ça dédouble l'énonciation visuelle. On entend deux voix plastiques dans le même livre, celle de la mère et celle du fils, et le personnage de Becki devient le pont entre les deux. Je trouve ce dispositif plus intéressant que beaucoup de trouvailles narratives qu'on célèbre ailleurs. Sur d'autres expérimentations formelles du moment, on peut regarder du côté de Gaslight, Stray Dog Detectives chez Ki-oon qui jouent aussi avec les registres.

Deux prix en 2026, pour des raisons différentes#

Detroit Roma a reçu deux distinctions à quelques semaines d'écart, et il faut les distinguer parce qu'elles ne récompensent pas la même chose.

Le 30 janvier 2026, le livre reçoit le Prix BD France Télévisions - Villa Médicis, dans sa toute première édition. Le jury, composé de onze lecteurs présidés par Augustin Trapenard, a choisi Detroit Roma parmi huit titres en compétition. Le prix offre une résidence d'un mois à la Villa Médicis, à Rome. Le clin d'œil est évident : un livre qui va de Detroit à Rome (Géorgie) couronné par une résidence à Rome (Italie). Parfois la réalité est plus littéraire que la fiction.

Le 28 mars 2026, rebelote à la Foire du Livre de Bruxelles. Detroit Roma obtient le Prix Première du Roman Graphique de la RTBF, dixième édition, décerné lors de l'émission Galaxies BD. La délibération se fait à l'unanimité, ce qui est rare. Au moment de ce second prix, le livre s'est déjà vendu à 20 155 exemplaires. Pour un roman graphique à 35 €, c'est un chiffre qui compte et qui montre que le public suit, même sur un objet exigeant.

Ces deux prix ne parlent pas au même public : l'un vient de la télévision publique française avec une récompense institutionnelle (la Villa), l'autre d'une émission radio belge et d'un jury de lecteurs. Les deux convergent sur le même livre. Ce genre de double reconnaissance est symptomatique d'œuvres qui franchissent les clivages de lecture, comme on l'a vu avec certains titres mis en avant sur la BD jeunesse de mai 2026 chez Lombard et Dargaud.

Elene Usdin, un parcours qui explique beaucoup#

Usdin est née le 8 avril 1971 à Paris. Diplômée de l'ENSAD en 1998, elle a travaillé comme peintre cinéma sur Pola X de Léos Carax, illustratrice pour Elle, Télérama, Seuil, Actes Sud. Elle a signé les affiches de l'Opéra national du Rhin de 2004 à 2009 et reçu le Prix Picto de la photo de mode en 2006. Autrement dit, elle vient d'un monde où l'image n'a jamais été cantonnée à un médium.

Son premier roman graphique, René·e aux bois dormants, est sorti chez Sarbacane en 2021 et a obtenu le Grand Prix de la Critique ACBD en 2022. Detroit Roma est donc son deuxième album, et la continuité saute aux yeux : même éditeur, même appétit pour les techniques mixtes, même refus de choisir un style unique. Ce n'est pas une auteure qui cherche encore son identité graphique, c'est une auteure dont l'identité graphique consiste précisément à ne pas s'enfermer.

Joseph Boni, son fils, a un parcours tout aussi hybride : Conservatoire Maurice Ravel, McGill, UCLA. Compositeur, scénariste, artiste visuel, résident à la Cité internationale des arts de Paris en 2025. Le projet Detroit Roma prolonge une conversation familiale entre deux générations qui pratiquent l'image et le son.

Ce que ça dit du roman graphique en 2026#

Je regarde ce genre de livre avec une attention particulière parce qu'il relève de ce que j'appelle les objets-limites. Detroit Roma n'est ni un album franco-belge classique, ni un graphic novel américain, ni un art book. C'est un livre qui utilise la BD comme moyen et l'illustration comme matière première. Il oblige le lectorat à lire autrement, à accepter qu'une page puisse être une peinture et qu'une autre soit une note griffonnée dans un carnet.

Cette hybridation n'est pas isolée. On retrouve une énergie comparable dans le mouvement cozy du comics indépendant de 2026, où le format digest est utilisé comme argument narratif, ou encore dans la programmation du Festival du Livre de Paris 2026 qui met la BD en invitée d'honneur du Grand Palais. Le 9e art est en train de renégocier ses contours matériels, et Detroit Roma fait partie des livres qui poussent dans cette direction.

Concrètement, ce que je retiens : un format paysage qui pense le récit comme un champ visuel, une technique par séquence qui transforme chaque passage en tableau autonome, et un dispositif père-fils (enfin, mère-fils) qui insère une deuxième main dans le livre sans jamais casser l'unité. On peut ne pas aimer l'histoire, ne pas être sensible à la mythologie américaine que Usdin convoque. Mais sur le plan du métier d'illustration, ce livre est un cas d'école à mettre entre les mains de n'importe quelle personne qui commence à dessiner.

À 35 € pour 352 pages grand format, le rapport qualité-prix est honnête, surtout quand on compare à d'autres art books qui n'ont pas la moitié du contenu narratif. Si vous hésitez, feuilletez-le en librairie. Le livre se défend mieux en main qu'en photo, parce que le format fait partie de l'argument.

Sources#

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