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BD et santé mentale : quand le 9e art raconte la dépression

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

L'odeur du papier couché sous les doigts, une page que l'on tourne lentement parce que la case précédente nous a arrêtés net. Le personnage ne dit rien. Il est assis, les yeux ouverts, le regard fixé sur un mur blanc. Pas de bulle. Pas de dialogue. Juste un corps immobile et une case qui dure, qui s'étire, qui oblige le lecteur à rester là, dans l'inconfort du silence. La dépression, dans une bande dessinée, ressemble à ça. Une case vide qui pèse plus qu'une page de texte.

La BD a mis du temps à parler de santé mentale. Longtemps, le sujet est resté cantonné aux autobiographies d'auteurs en marge du circuit éditorial principal, des récits publiés en petit tirage, lus par un public averti. Ce qui a changé, et ce que cet article tente de retracer, c'est la trajectoire : comment le 9e art est passé de l'ellipse gênée à une parole directe, incarnée, parfois crue, sur la dépression, l'anxiété et l'épuisement professionnel.

Les précurseurs : dire l'indicible à bas bruit#

Le mouvement autobiographique en bande dessinée, qui s'est structuré dans les années 1990 autour d'éditeurs comme L'Association et Ego Comme X, a posé les bases. Fabrice Neaud, avec son Journal publié à partir de 1996, a été l'un des premiers auteurs francophones à mettre en page des états dépressifs sans filtre narratif. Pas de métaphore rassurante, pas de monstre noir qui symbolise la maladie : le dessin montrait un homme qui ne sortait plus de chez lui, des jours identiques, des pages où le trait lui-même semblait perdre de l'énergie.

David B., avec L'Ascension du Haut Mal (1996-2003), a ouvert un autre chemin en racontant l'épilepsie de son frère et les répercussions psychiques sur toute une famille. Le trouble mental n'y est pas le sujet principal, il est la toile de fond permanente, ce qui rend le récit d'autant plus juste : la maladie mentale dans une famille, c'est rarement un événement ponctuel, c'est une atmosphère.

Ces récits autobiographiques en BD ont ouvert une brèche. Pas une mode, une brèche. La distinction compte.

Les années 2010 : le corps entre dans la case#

Quelque chose a basculé autour de 2015-2018. Les albums sur la santé mentale ont commencé à montrer le corps. Pas seulement le visage triste, les larmes, les métaphores visuelles de la nuit et du tunnel : le corps fatigué, le corps qui ne se lève pas, le corps qui mange trop ou pas assez, le corps qui s'automédique, le corps au travail qui se décompose lentement.

Mademoiselle Caroline, avec Chute libre, carnets du gouffre (Delcourt), a raconté ses propres années de dépression dans un style graphique volontairement simple, presque enfantin, qui contrastait brutalement avec la gravité du propos. Le choix graphique n'est pas anodin : dessiner la dépression avec un trait épuré, c'est refuser le pathos, c'est dire que la maladie n'a pas besoin d'un dessin spectaculaire pour être vraie. J'ai lu cet album un dimanche d'hiver, d'une traite, assise par terre dans ma cuisine. Quelque chose dans la façon dont elle dessinait les jours qui se répètent, les mêmes cases presque identiques page après page, m'avait collée au sol.

Mirion Malle, avec C'est comme ça que je disparais (La Ville Brûle, 208 pages), a poussé plus loin. Son personnage, Clara, 27 ans, traverse une dépression que l'autrice dessine par l'absence : plus de motivation, plus de réponses aux messages, et puis les rendez-vous qui s'espacent, les amis qui cessent d'appeler. Malle décrit aussi l'inaccessibilité des soins psychologiques pour les personnes précaires, ce qui ancre le récit dans une réalité sociale que les albums plus introspectifs laissent parfois de côté.

Sur ce point, j'ai un avis partagé. L'approche de Malle est politiquement plus complète, mais je ne suis pas certaine qu'un album doive tout porter. La force de la BD autobiographique sur la santé mentale, c'est justement sa subjectivité radicale, le fait qu'elle ne prétend pas tout dire.

Le burn-out : du Japon à la France, la même fatigue dessinée#

Le burn-out a mis plus de temps à trouver sa place en bande dessinée francophone. Paradoxe : le sujet est omniprésent dans la conversation publique depuis dix ans, mais les albums qui en parlent de l'intérieur restent rares. La BD pédagogique existe, avec des titres qui expliquent les mécanismes du burn-out en format illustré. Sauf que la BD pédagogique sur la santé mentale, aussi utile soit-elle, ne produit pas le même effet qu'un récit en première personne.

C'est au Japon que le burn-out a trouvé ses représentations les plus violentes, à travers la question des conditions de travail des mangakas. La mort par surmenage (karoshi) n'est pas un sujet abstrait dans l'industrie du manga. Des auteurs comme Inio Asano (Bonne nuit Punpun) ou Shuzo Oshimi (Dans l'intimité de Marie) ont intégré l'épuisement psychique à leurs récits sans en faire un thème : c'est le tissu même de la narration, la fatigue qui imprègne chaque case.

En France, le sujet du burn-out en BD reste souvent traité sous l'angle humoristique ou pédagogique. Les albums qui le prennent au sérieux comme matière narrative sont encore à compter sur les doigts d'une main. C'est un angle mort.

2026 : la parole s'accélère#

Mars 2026 a vu arriver Le Passage de Mathieu Persan chez Hachette (19,95 euros). L'album raconte la dépression de sa fille de quinze ans, avec un dispositif narratif en double voix : le regard du père et celui de l'adolescente. Le Parisien a qualifié l'album de « magistral ». France Info note qu'on le lit « d'une traite, comme en apnée ». Le graphisme est sobre, glacial par endroits, avec des planches qui laissent respirer le blanc de la page. Persan a annoncé reverser l'intégralité de ses droits d'auteur à des associations de santé mentale jeunesse. Le geste dit quelque chose sur la place que cet album occupe dans son travail : pas un projet éditorial, un acte.

En parallèle, l'Université de Liège organise le 1er avril 2026 une table ronde intitulée « La santé mentale dans la bande dessinée », avec la psychiatre Gabrielle Scantamburlo et les autrices Charlotte Gosselin (Je prends feu trop souvent, La Glace part en morceaux) et Lucie Morel (Toc toc, 2025). Le fait qu'une université programme ce type d'événement en 2026, avec des cliniciens et des autrices BD au même plateau, confirme que le sujet a quitté la niche pour entrer dans le champ académique. Les Arènes, de leur côté, continuent de développer leur collection « BD Psy » avec des titres comme Le Club des anxieux qui se soignent de Frédéric Fanget, Pauline Aubry et Catherine Meyer, qui aborde l'anxiété par le biais de personnages en thérapie.

Ce que la BD fait que le texte ne fait pas#

La question qui traverse tous ces albums, et qui justifie qu'on en parle ici plutôt que dans une chronique littéraire classique, c'est celle du médium. La bande dessinée fait quelque chose avec la santé mentale que le roman et l'essai ne font pas : elle montre le temps.

Une case vide, c'est du temps qui passe sans que rien ne se produise. En littérature, décrire l'immobilité prend des mots, et les mots, par nature, avancent. En BD, une case peut arrêter le temps. Le lecteur reste face à un personnage qui ne bouge pas, et il ressent physiquement la durée de cette immobilité. C'est ce que fait le roman graphique quand il est à son meilleur : il impose un rythme de lecture qui mime l'expérience du trouble lui-même.

L'anxiété, par exemple, se prête particulièrement bien au médium séquentiel. Le trait nerveux, les cases qui se rétrécissent, la répétition obsessionnelle d'une même image avec des variations minimes : tout ça, un dessinateur peut le faire sans un mot d'explication. Le lecteur comprend par le corps, par l'œil, par le malaise physique de tourner des pages qui répètent la même scène. Lucie Morel, dans Toc toc, utilise ce procédé pour représenter les troubles obsessionnels compulsifs : la répétition graphique devient la maladie elle-même.

Les BD féministes récentes ont aussi contribué à cette évolution, en croisant les questions de genre avec celles de santé mentale. La dépression post-partum, l'anxiété liée aux violences sexuelles, le burn-out maternel : autant de sujets que la BD féministe a portés en dessinant des corps de femmes épuisés, pas comme des symboles, mais comme des faits.

La case vide, toujours#

Il y a dans cette production récente une honnêteté qui me touche et qui, parfois, me met mal à l'aise. Les albums sur la santé mentale ne se terminent pas toujours bien. C'est comme ça que je disparais ne se termine pas sur une guérison triomphale : Clara va un peu mieux, pas beaucoup, et c'est tout. Le Passage ne résout rien non plus. L'adolescente est toujours malade à la fin. Le père est toujours impuissant.

Cette absence de résolution est la chose la plus juste que la BD puisse offrir sur le sujet. Les personnes qui vivent avec la dépression ou l'anxiété chronique ne « s'en sortent » pas au sens narratif du terme. Il n'y a pas d'arc dramatique propre. Il y a des jours meilleurs et des jours pires, des traitements qui marchent un temps, des rechutes que rien n'annonce. La BD, parce qu'elle peut montrer cette platitude sans la dramatiser, parce qu'une case vide n'a besoin d'aucune explication, est peut-être le médium le mieux armé pour raconter ça.

Est-ce que ces albums changent quelque chose ? Est-ce qu'une personne en dépression qui lit Chute libre se sentira moins seule, est-ce qu'un père qui lit Le Passage comprendra mieux ce que traverse sa fille ? Aucune certitude là-dessus. Ce que je sais, c'est que ces albums existent, qu'ils sont de plus en plus nombreux, et que leur existence même est une forme de parole dans un pays où la santé mentale reste un sujet qu'on aborde à mi-voix, entre deux portes, en s'excusant presque.

Sources#

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