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Traducteurs manga : le metier invisible du 9e art

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a dans ce froissement de pages un silence que le lecteur ne soupçonne pas. L'encre est posee, les cases decoupees, les visages dessines avec cette precision nerveuse propre au manga. Pourtant, entre le trait du mangaka et l'oeil du lecteur francais, quelqu'un a glisse des mots. Des mots choisis, peses, parfois inventes. Un manga mal traduit, on le sent avant de le comprendre. Les repliques sonnent faux, les personnages parlent tous pareil, les blagues tombent a plat, le rythme des dialogues ne colle plus aux cases. On referme le volume avec une vague deception, sans savoir d'ou elle vient. Le dessin etait bon. L'histoire aussi, d'apres les avis en ligne. Mais quelque chose clochait. Ce quelque chose, neuf fois sur dix, c'est la traduction.

Le traducteur de manga est la personne qui decide si une serie fonctionne en France ou non. C'est la these de cet article, et je la pose d'emblee parce qu'elle merite d'etre dite sans fard.

La traduction comme filtre total#

Quand un editeur francais acquiert une licence manga, il achete un recit ecrit en japonais, pense en japonais, cadence selon les codes du japonais. Le traducteur doit faire passer tout cela en francais sans que le lecteur ait l'impression de lire une traduction. C'est plus difficile qu'il n'y parait. Le japonais est une langue concise : les bulles sont souvent etroites, verticales, et contiennent peu de caracteres. Le francais prend plus de place. Il faut raccourcir et reformuler, parfois sacrifier une nuance pour que le texte tienne physiquement dans la bulle.

Chez Glenat, une vingtaine de traducteurs se partagent environ 140 titres par an, soit quarante a cinquante series en cours. Selon les informations disponibles sur le site Otaku Manga, le forfait pour un volume tourne autour de 1 000 euros, parfois complete par un pourcentage sur les ventes. Pour un volume de 180 pages, cela revient a environ 5,50 euros la page. Si le traducteur y passe quatre jours (ce qui est un rythme soutenu), on arrive a 250 euros la journee brut, avant charges. Pas de quoi vivre confortablement avec un seul editeur. La plupart des traducteurs de manga en France sont freelances et jonglent entre plusieurs maisons.

J'ai lu recemment une interview d'Aline Kukor dans le Journal du Japon ou elle decrivait son quotidien de traductrice. On percoit ici toute l'epaisseur du geste : traduire du manga, ce n'est pas seulement maitriser le japonais et le francais, c'est comprendre les registres de langue de chaque personnage, les tics verbaux, les references culturelles que le lecteur francais ne possede pas. Le traducteur prend des decisions a chaque ligne, et la plupart de ces decisions sont irreversibles une fois le volume imprime.

Le casse-tete des onomatopees#

Le japonais possede trois categories d'onomatopees : les giongo (imitation de sons reels), les giseigo (voix et cris), et les gitaigo (etats, sensations, mouvements silencieux). Cette derniere categorie n'a pas d'equivalent en francais. Comment traduire le son du silence, le bruit d'un regard insistant, la sensation d'une piece vide ? Xavier Hebert, chercheur au Groupe de Recherche sur le Neuvieme Art a Paris-Sorbonne et traducteur, expliquait dans une interview pour le Prix Konishi que le traducteur pioche d'abord dans le stock des onomatopees franco-belges, puis dans le repertoire anglo-saxon. Quand les deux sont epuises, il invente.

Quelque chose se joue ici, entre l'invention pure et l'intuition phonetique. Le traducteur fabrique un mot qui doit evoquer un son ou une sensation chez un lecteur francophone, en s'appuyant sur la matiere meme de la langue. Pas de dictionnaire pour cela. Pas de methode non plus. L'editeur peut valider ou refuser, mais il n'y a pas de reponse juste.

Les editeurs gerent cela differemment. Certains (Kana, par exemple) conservent les onomatopees japonaises dans l'image et ajoutent un sous-titrage francais discret a cote. D'autres (Pika, Glenat) les remplacent totalement, ce qui demande un travail de lettrage supplementaire pour integrer les nouveaux caracteres dans la case sans abimer la composition graphique du mangaka. Aucune des deux approches n'est superieure a l'autre. Elles repondent a des philosophies editoriales differentes.

Le registre de langue, piege permanent#

Les registres de langue, en japonais, sont un vrai terrain mine. En japonais, les niveaux de politesse sont codes grammaticalement : le keigo (langage formel), le teinei (poli standard), le tameguchi (familier). Un personnage qui passe du teinei au tameguchi en plein dialogue signale un changement de relation, une bascule intime que le lecteur japonais percoit d'instinct. En francais, on n'a pas d'equivalent grammatical aussi marque. Le traducteur compense par le vocabulaire, la syntaxe, le rythme des phrases.

Un adolescent de shonen ne parle pas comme un samourai de seinen. Cela parait evident, mais maintenir cette coherence sur 20 tomes d'une meme serie, avec des dizaines de personnages dont les registres evoluent au fil de l'intrigue, c'est un exercice de memoire et de rigueur que peu de lecteurs soupconnent. Quand un editeur change de traducteur en cours de serie (cela arrive, et les editeurs ont ce pouvoir), le lecteur percoit parfois un decalage sans pouvoir l'identifier. Les personnages "ne parlent plus pareil". La voix a change. La trame s'est rompue.

Je repense souvent a la traduction francaise de Gintama par Glenat. L'humour de cette serie repose sur des jeux de mots japonais, des references a la culture televisuelle nippone, des parodies de series concurrentes du Shonen Jump. Traduire cela en francais, c'est frôler l'impossible. Le traducteur doit trouver des equivalences culturelles qui fonctionnent sans trahir l'esprit original. Le geste, ici, compte autant que le resultat : la traduction reussie d'une blague culturellement ancree releve peut-etre autant du talent que de la chance.

Un metier sans diplome, avec un prix#

Il n'existe pas de formation specifique au metier de traducteur de manga en France. Pas de master dedie, pas de certification. On y arrive par le japonais (licence LLCE, master LEA) ou par l'autodidactisme. Le metier s'apprend en traduisant, souvent d'abord pour des blogs ou du fansub, puis en envoyant des candidatures aux editeurs.

Le Prix Konishi, cree en 2018 a l'initiative de l'ambassade du Japon en France et de la Fondation Konishi, est le seul prix francais qui recompense specifiquement la traduction de manga. Son existence est a la fois une reconnaissance et un aveu : il a fallu attendre 2018 pour qu'un prix rappelle que derriere chaque volume traduit, il y a un traducteur. Le prix est annuel et ouvert a toutes les traductions publiees dans l'annee. C'est peu. Mais c'est plus que rien.

Les auteurs de BD francais qui se battent pour la reconnaissance de leur statut ont des combats paralleles a ceux des traducteurs manga. Les coloristes de BD aussi. Tous ces metiers "invisibles" du 9e art partagent le meme probleme : le public ne sait pas qu'ils existent, et quand le travail est reussi, il est transparent par definition.

280 sorties par mois, vingt traducteurs#

Le volume de production est le dernier element de l'equation. En mars 2026, pres de 280 nouveaux volumes manga sont sortis en France. Chacun doit etre traduit, relu, adapte, lettre. Le pool de traducteurs japonais-francais qualifies en France est restreint : quelques dizaines de personnes, peut-etre une centaine en comptant large, qui se partagent l'integralite de la production manga francaise.

Ce desequilibre entre le volume de sorties et le nombre de traducteurs explique une partie des inegalites de qualite entre les series. Les gros titres (One Piece, Jujutsu Kaisen, les best-sellers) beneficient de traducteurs experimentes et de delais corrects. Les series plus confidentielles, les reeditions, les catalogues secondaires sont parfois traduits dans l'urgence, avec des budgets serres et des relectures minimales.

Le lecteur qui trouve que tel volume "se lit bizarrement" ne se trompe pas forcement. Il percoit peut-etre les effets d'une traduction faite en deux jours au lieu de quatre. C'est cela, le metier invisible : quand le temps manque, personne ne le voit. Sauf le lecteur, qui sent que quelque chose ne va pas sans pouvoir mettre un mot dessus.

Le piratage via le scantrad ajoute une couche de complexite a cette situation. Les scantradeurs, traducteurs amateurs benevoles, produisent des versions francaises souvent avant la sortie officielle. Leur qualite est variable, parfois excellente, souvent approximative. Mais leur existence cree une pression supplementaire sur les editeurs : le lecteur qui a lu le chapitre en scantrad le lundi ne veut pas attendre six mois la version officielle. Et le traducteur professionnel se retrouve en concurrence involontaire avec des amateurs qui travaillent gratuitement.

Je n'ai pas de solution a proposer. Le metier de traducteur manga en France tient sur un equilibre fragile entre passion, precarite et volume de production. Les editeurs le savent, les traducteurs le vivent, et les lecteurs l'ignorent. On pourrait s'attarder ici, sur cette empreinte discrete que laisse chaque traducteur dans chaque volume. Si cet article change ne serait-ce qu'un regard sur les credits d'un tome, il aura fait son travail.


Sources :

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