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Josei et yuri en France : l'émergence du segment inclusif

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Pendant que le débat sur la saturation du marché manga monopolise l'attention, quelque chose de plus discret se construit dans les rayonnages spécialisés. Le josei et le yuri, deux segments longtemps confidentiels en France, gagnent du terrain, portés par des éditeurs qui ont compris qu'il existait un lectorat adulte, féminin et exigeant, largement sous-servi par l'offre mainstream.

J'ai découvert le josei en 2015, complètement par hasard, en feuilletant dans un petit magasin à Montréal. C'était une œuvre d'Akiko Higashimura, et le ton me parlait directement : une femme de 30 ans qui se pose des questions, qui gaffe, qui a des réserves. Pas de prince charmant. Pas d'idéalisation. Juste la vie. Depuis, j'attends chaque sortie française de josei comme une demoiselle du XIXe siècle attend les lettres de son amoureux. Cette émergence n'est pas spectaculaire. Elle est méthodique. Et c'est peut-être ce qui la rend durable.

Josei et yuri : de quoi parle-t-on exactement ?#

Le josei (女性, "femme") est la contrepartie adulte du shōjo. Là où le shōjo cible les adolescentes avec des romances souvent idéalisées, le josei s'adresse aux femmes adultes et embrasse des récits plus complexes, ancrés dans le quotidien, le monde du travail, les relations amoureuses avec leurs aspérités. Moins de prince charmant, plus de réalisme émotionnel.

Le yuri (百合, "lys") désigne les œuvres centrées sur des relations romantiques ou érotiques entre femmes. Le genre existe depuis des décennies au Japon, mais il a longtemps été cantonné en France à une niche difficile d'accès, entre import VO et quelques rares traductions éparpillées. Ce qui change aujourd'hui, c'est la systématisation de l'offre : des éditeurs commencent à construire de véritables collections identifiées, au lieu de publier des titres isolés sans cohérence de catalogue.

Quand les deux se croisent, josei yuri, on obtient des récits de relations féminines adultes, traités avec une maturité narrative que le genre shōjo ne peut pas toujours offrir.

Akata, précurseur assumé#

Si un éditeur français mérite d'être cité en premier sur ce terrain, c'est Akata. La maison d'édition de Nouvelle-Aquitaine, basée à Rancon en Haute-Vienne, s'est construite une réputation solide autour du manga féminin sous toutes ses formes, shōjo, josei, yuri, et assume pleinement cette identité éditoriale. Sur le site d'Akata, les tags "josei" et "yuri" sont des catégories à part entière, pas des sous-étiquettes embarrassées.

Parmi ses titres phares, Tant que nous serons ensemble illustre bien ce que le josei peut apporter : des personnages adultes confrontés à des choix de vie réels, des émotions dessinées sans concession, une narration qui suppose un lecteur mature. Akiko Higashimura, figure majeure du josei humoristique et mordant, a également trouvé chez Akata un éditeur à la hauteur de son style singulier.

Ce qui distingue Akata dans le paysage éditorial français, c'est la cohérence. Publier du josei ce n'est pas simplement traduire des œuvres qui cochent des cases démographiques, c'est construire un catalogue qui a une voix propre, reconnaissable par son lectorat.

Ki-oon et Pika : des mouvements prudents mais réels#

Ki-oon, éditeur surtout connu pour ses titres seinen ambitieux (Blue Period, L'Attaque des Titans...), s'aventure de plus en plus vers des œuvres à lectorat féminin. Le glissement est progressif, dicté par la demande plutôt que par une stratégie affichée. Mais il est réel. Certains titres de son catalogue croisent clairement les codes du josei par la profondeur des personnages féminins et la complexité des dynamiques relationnelles.

Pika Édition, filiale manga de Hachette, dispose d'une force de frappe commerciale qui lui permet d'explorer des créneaux de niche sans risquer l'équilibre de son catalogue. Elle publie des titres yuri et shōjo-ai qui trouvent leur public, même si la maison ne s'est pas positionnée aussi explicitement qu'Akata sur ce segment.

D'autres structures plus petites participent à cet écosystème. La multiplication des éditeurs manga en France, souvent décriée pour ses effets inflationnistes, a au moins eu cet effet positif : des segments autrefois invisibles ont désormais des défenseurs éditoriaux.

Un lectorat qui change la donne#

La vraie force motrice derrière cette émergence, c'est le lectorat. Les lectrices adultes de manga, celles qui ont grandi avec du shōjo dans les années 2000 et qui ont aujourd'hui 25, 35, 45 ans, ne se retrouvent plus dans les codes de leur adolescence. Elles cherchent des récits qui leur ressemblent davantage : des personnages qui naviguent la vie professionnelle, l'amour sans rose ni épée, les amitiés complexes, la sexualité adulte.

Le yuri répond à une demande de représentation qui va au-delà de l'orientation sexuelle. Dans un contexte culturel où les œuvres mettant en scène des relations féminines centrales (non périphériques, non anecdotiques) restent rares, le genre offre quelque chose d'assez précieux : des histoires où les femmes sont les protagonistes de leur propre désir.

Les données de ventes, quoique difficiles à isoler pour ces segments spécifiques, confirment que la tendance est réelle. Les librairies spécialisées rapportent une demande croissante pour les titres josei et yuri, notamment auprès d'un lectorat qui ne se considère pas forcément comme "fan de manga" au sens classique du terme.

Ce que ce segment dit du marché#

L'émergence du josei-yuri en France est intéressante à analyser dans le contexte plus large de la crise de surproduction manga. À contre-courant du shōnen industriel, ces genres misent sur la fidélité d'un lectorat spécifique plutôt que sur le volume. Une stratégie de niche cohérente face à un marché généraliste qui s'essouffle.

Les éditeurs qui ont su construire une identité autour du manga féminin adulte sont précisément ceux qui résistent le mieux aux turbulences du marché. Pas parce qu'ils vendent plus, mais parce qu'ils vendent mieux, à un lectorat engagé qui revient.

C'est peut-être là que réside la leçon la plus intéressante de cette émergence discrète : dans un marché saturé, l'identité éditoriale est un avantage concurrentiel bien plus solide que le volume de parutions.

Ce qu'il reste à construire#

Le segment n'en est qu'à ses débuts. La France accuse un retard significatif par rapport au marché américain ou à l'Allemagne, où des éditeurs comme Tokyopop DE ont développé des collections yuri bien plus étoffées. Le catalogue français reste limité, et de nombreux titres phares du genre restent inaccessibles sans lecture VO.

Honnêtement, je sais pas trop comment ça va se jouer. D'un côté, je vois une vraie demande chez les lectrices. De l'autre, les éditeurs semblent encore tâtonner. La question de la visibilité en librairie est centrale. Même quand les titres existent, ils sont souvent noyés dans le flux général des sorties manga. Un segment qui dépend de murs de librairie que nul ne visite vraiment c'est déjà un segment en difficulté.

Ce qui est certain : la demande est là. Et les éditeurs qui l'ont compris avant les autres ont une longueur d'avance que leurs concurrents auront du mal à combler.


Sources :

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