Un festival de bande dessinée organisé par et pour les femmes, en 2026, est-ce que ça a encore du sens ? La question revient chaque année, formulée avec plus ou moins de bonne foi. Le Pop Women Festival de Reims vient d'y répondre pour la cinquième fois consécutive, du 5 au 7 mars, avec 85 artistes, huit lieux culturels investis et une invitée d'honneur qui a donné son nom à un test devenu réflexe : Alison Bechdel.
J'y étais. Et j'ai changé d'avis sur pas mal de choses en trois jours.
La thèse : on n'en a plus besoin#
Commençons par l'argument le plus courant, celui qu'on entend dans les allées des salons généralistes et dans certaines rédactions BD. Les femmes sont partout dans le 9e art en 2026. Pénélope Bagieu a un Eisner Award. Catherine Meurisse a ouvert la voie du roman graphique littéraire en grand format. Le Prix BD Fnac-France Inter 2026 comptait des autrices parmi ses finalistes. Les rayons BD des librairies ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient il y a dix ans.
Alors pourquoi maintenir un festival non mixte ? L'objection est simple : en séparant, on crée une catégorie à part. On fabrique un ghetto doré. On dit aux autrices qu'elles ont besoin d'un espace protégé, ce qui sous-entend qu'elles ne tiennent pas la comparaison ailleurs. C'est un argument que j'ai longtemps trouvé recevable.
Sauf que les chiffres racontent une autre histoire.
Ce que disent les chiffres (et ce qu'ils ne disent pas)#
Le dernier rapport des États Généraux de la BD (2016) comptait 27 % d'autrices. Le chiffre a progressé depuis, même si les données actualisées restent à publier. La part des femmes dans la profession a nettement augmenté : les estimations de l'époque tournaient autour de 12 % au début des années 2010. On reste loin de la parité. Et quand on regarde la répartition par genre éditorial, le déséquilibre se creuse : la BD d'humour, la science-fiction, le polar graphique restent des genres historiquement très masculins.
Le problème n'est pas que les femmes ne dessinent pas. Le problème, c'est la visibilité. En festival généraliste, les tables de dédicaces sont encore très majoritairement masculines. Les conférences plénières aussi. Les prix aussi, même si ça bouge. À Angoulême en 2026, le festival officiel a été annulé, mais la sélection officieuse dévoilée par des journalistes restait largement masculine.
C'est là que ça se complique et que j'ai moins de certitudes. Est-ce que le Pop Women Festival corrige un biais ou est-ce qu'il le perpétue en miroir ?
Reims, mars 2026 : ce qui s'est passé concrètement#
Le Pop Women Festival, fondé par Céline Bagot, programme 80 % de femmes et 20 % d'hommes. Un choix délibéré, assumé, et l'inverse exact de ce qu'on observe dans la plupart des événements BD généralistes. Le festival se déploie sur huit lieux à Reims : la médiathèque Jean Falala, le Cellier, le Manège, la Cartonnerie, la Maison commune du Chemin Vert, la Caisse d'Épargne, la Fnac et la Bohème.
Trois jours de conférences, tables rondes, dédicaces, spectacles, concerts dessinés. Près de 85 artistes présentes, toutes disciplines confondues : BD, illustration, photographie, cinéma, musique, théâtre. La programmation BD formait la colonne vertébrale de l'événement, avec des avant-premières, des rencontres éditoriales et une sélection d'ouvrages exclusifs.
Parmi les noms : Nine Antico, Magali Le Huche, Manon Debaye, Claire Fauvel, Ovidie (avec Audrey Lainé pour La dialectique du calbute sale), Séverine Vidal et Olivia Sautreuil (pour Lou Andreas-Salomé, si tu veux une vie vole-la). Et une exposition consacrée à la carrière d'Alison Bechdel, visible du 5 au 28 mars à la médiathèque Jean Falala.
Ce qui m'a frappée, c'est l'absence de posture militante dans la programmation elle-même. Les tables rondes parlaient de narration, de technique, de marché éditorial, de conditions de travail. Pas de slogans. Pas de bannière "girl power". Juste du contenu, porté par des femmes qui font ce métier et qui en parlent comme elles le vivent.
Bechdel à Reims : plus qu'un symbole#
Alison Bechdel en invitée d'honneur, c'est un choix qui dit beaucoup. L'autrice américaine de Fun Home et C'est toi ma maman ? est connue bien au-delà du monde de la BD pour le test qui porte son nom. Le test de Bechdel, rappelons-le, pose trois questions à une œuvre de fiction : y a-t-il au moins deux personnages féminins nommés ? Se parlent-elles ? Parlent-elles d'autre chose que d'un homme ?
Sa rencontre avec l'essayiste Iris Brey, le vendredi 6 mars à la médiathèque, a été l'un des temps forts du festival. Bechdel y a parlé de son rapport au dessin autobiographique, de la façon dont le regard sur ses oeuvres a changé depuis la polémique sur l'adaptation musicale de Fun Home à Broadway, et de ce que signifie être une autrice ouvertement lesbienne dans un milieu qui l'accepte sans toujours la comprendre.
Il y a dans ce type de rencontre quelque chose qui ne se reproduit pas en festival généraliste. La liberté de parole. L'absence de posture défensive. Ce n'est pas que les festivals mixtes sont hostiles ; c'est qu'ils sont bruyants, et que certaines voix portent mieux quand le volume ambiant baisse.
J'ai lu récemment La Marche des femmes de Michelle Perrot, Annick Cojean et Sophie Couturier, présente également au Pop Women Festival cette année. C'est un album qui retrace un siècle de luttes féministes en images. En le feuilletant sur place, dans la lumière rasante du Cellier, je me suis dit que la question n'était peut-être pas "est-ce qu'on a encore besoin d'un festival féminin" mais "est-ce qu'on peut se permettre de ne pas en avoir".
L'antithèse qui tient la route#
Revenons à l'objection. Elle n'est pas idiote. Un festival non mixte crée un entre-soi, et l'entre-soi a ses limites. Les autrices présentes au Pop Women Festival ne sont pas des débutantes fragiles : ce sont des professionnelles confirmées qui exposent à Angoulême (quand il a lieu), qui publient chez Glénat, Dupuis, Delcourt. Leur donner un espace réservé, c'est potentiellement les soustraire aux conversations qu'elles doivent avoir avec le reste de l'industrie.
Et puis il y a l'effet de niche. Un festival "féminin" risque d'attirer un public déjà convaincu. La lectrice qui achète déjà du roman graphique féminin viendra. Le lecteur qui ne jure que par le manga seinen ne fera pas le déplacement. Le dialogue n'a pas lieu.
C'est un vrai risque. Mais après cinq éditions, le Pop Women Festival semble l'avoir compris. La programmation 80/20 (femmes/hommes) n'est pas une exclusion ; c'est un rééquilibrage. Et les 20 % d'hommes présents ne sont pas là pour la décoration : ils participent aux tables rondes, ils animent des conférences, ils font partie du projet.
Mon verdict (et il est tranché)#
Un festival comme le Pop Women Festival n'a pas besoin de justifier son existence par les chiffres, même si les chiffres le justifient. Il a besoin d'exister parce que la bande dessinée française, malgré ses progrès réels, reste un milieu où les réflexes de sélection, de promotion et de mise en avant favorisent encore les hommes. Pas par malveillance. Par inertie.
Céline Bagot et son équipe ont construit en cinq ans un événement qui ne ressemble à aucun autre en France. Ce n'est pas un festival militant. C'est un festival culturel qui part d'un constat factuel et qui y répond par la programmation, pas par le discours. Le fait qu'Alison Bechdel ait accepté d'en être l'invitée d'honneur n'est pas un hasard : c'est une reconnaissance.
Reims, en mars, sous la pluie fine de Champagne. Honnêtement, ce n'était pas ma destination de prédilection pour un week-end BD. Mais c'est devenu, au fil des éditions, l'un des rendez-vous que je ne veux plus manquer. Pas parce que c'est un festival féminin. Parce que c'est un bon festival. Point.
Sources :




