La lumière d'une librairie parisienne en janvier, un samedi pluvieux. Sur la table des nouveautés manga, entre deux piles de shonen emballés sous cellophane, un volume à la couverture sobre, presque austère. Des traits fins, un visage androgyne, des yeux immenses qui fixent un point hors cadre. Le Cœur de Thomas, de Moto Hagio, réédité par Akata dans la collection Héritages. Janvier 2026. Cinquante-deux ans après sa publication originale au Japon.
J'ai tenu ce volume dans mes mains un long moment avant de l'ouvrir. Les classiques shojo réédités ces derniers mois en France racontent une histoire que le marché du manga avait enterrée sous des tonnes de nouveautés hebdomadaires : celle d'un courant fondateur, porté par des femmes, qui a inventé la grammaire émotionnelle du manga moderne.
1949 : une génération naît, le shojo attend#
Pour comprendre ce qui se joue dans les librairies françaises en 2026, il faut remonter à une date précise. 1949. Pas un événement, mais une coïncidence démographique : Moto Hagio naît en 1949, Keiko Takemiya en 1950, Riyoko Ikeda en 1947 : toutes trois font partie du Groupe de l'an 24, trois femmes qui vont, dans les années 1970, renverser les codes du manga féminin. On les regroupe sous ce nom (l'an 24 de l'ère Showa, soit 1949), un collectif informel de mangakas nées autour de cette date, toutes publiées dans des magazines shojo.
Avant elles, le shojo manga était un genre mineur. Des histoires sentimentales au trait rond, destinées aux adolescentes, écrites majoritairement par des hommes. Osamu Tezuka lui-même avait dessiné du shojo (Princesse Saphir, 1953). Le genre existait, mais il n'avait pas de voix propre.
Le Groupe de l'an 24 a changé ça. Pas d'un coup, pas avec un manifeste. Par le travail. Hagio a introduit la science-fiction et le fantastique dans le shojo avec Le Clan des Poe (1972-1976), une saga de vampires à la narration éclatée, et Le Cœur de Thomas (1974), un drame psychologique situé dans un pensionnat allemand. Takemiya a publié Le Poème du vent et des arbres (1976-1984), première œuvre commerciale à représenter une relation amoureuse entre garçons dans un magazine grand public. Ikeda a créé Lady Oscar (1972-1973), fresque historique sur la Révolution française vue par une femme élevée comme un homme.
Ces œuvres ont élargi le territoire du shojo de façon permanente. Psychologie intérieure complexe, narration non linéaire, mise en page expérimentale avec des cases qui se chevauchent et des doubles pages lyriques : tout ce vocabulaire visuel que le manga utilise encore aujourd'hui vient en grande partie de là.
2022-2026 : Akata ouvre le chantier patrimonial#
Pendant des années, ces œuvres étaient introuvables en français. Le Cœur de Thomas avait eu une première édition chez Kazé en 2012, épuisée depuis longtemps. Le Clan des Poe n'avait jamais été traduit intégralement. Des pans entiers de l'histoire du shojo restaient inaccessibles au lectorat francophone, comme si une bibliothèque avait perdu ses rayonnages fondateurs.
Akata a lancé la collection Héritages à l'automne 2022, dédiée aux œuvres patrimoniales du manga. Format 147 sur 210 mm, couverture souple avec jaquette, papier de qualité supérieure. Le Clan des Poe a été le premier titre publié, en deux volumes de près de 500 pages chacun, basés sur l'édition japonaise Premium de 2019. Ont suivi Léo, Barbara l'entre-deux-mondes, Une infinité de jours et de nuits, Fragments d'espoir.
Et puis Le Cœur de Thomas en janvier 2026, avec les pages couleur originales et deux nouvelles courtes inédites en français.
En parallèle, l'éditeur naBan a publié Le Poème du vent et des arbres de Keiko Takemiya en 2025, dans une traduction d'Anaïs Fourny. Deux volumes à 13 euros pièce (15 euros en édition spéciale). Un autre pilier du Groupe de l'an 24 rendu accessible.
Ces rééditions ne sont pas des opérations nostalgiques. Elles répondent à une demande qui a mis du temps à se formuler. Le segment josei et yuri en France a montré qu'un lectorat adulte, souvent féminin, cherchait des œuvres qui sortent du cycle shonen dominant. Les classiques shojo réédités arrivent dans un marché qui les attendait sans le savoir.
Ce que Hagio a inventé (et ce qu'on a oublié)#
J'ai relu Le Clan des Poe pendant une semaine, le soir, dans un état que je n'arrive pas tout à fait à nommer. Un mélange de stupéfaction et de familiarité. Stupéfaction parce que les choix de mise en page sont d'une audace que beaucoup de mangakas actuels n'oseraient pas. Familiarité parce que tout ce que j'aime dans le manga contemporain, le traitement de l'intériorité, les silences visuels, les ellipses brutales, tout ça était déjà là en 1972.
Hagio a développé une technique narrative où la page entière devient un espace émotionnel. Les cases ne se lisent pas de droite à gauche dans un ordre strict ; elles se contemplent. Un visage en gros plan occupe la moitié de la page, des fragments de décor flottent autour, une phrase de dialogue s'inscrit dans le blanc entre deux images. C'est de la poésie séquentielle. Le mot n'est pas excessif.
Le Cœur de Thomas pousse cette logique encore plus loin. L'histoire, celle d'un adolescent dans un pensionnat allemand hanté par le suicide d'un camarade, utilise la structure du drame psychologique pour faire voler en éclats la narration linéaire. Les retours en arrière ne sont pas signalés. Les scènes se superposent. Le lecteur doit reconstituer la chronologie émotionnelle par lui-même. En 1974, ça n'existait nulle part ailleurs dans le manga commercial.
On perçoit ici l'écart entre la réputation de Hagio au Japon, où elle est surnommée "le dieu du shojo", et sa visibilité en France, où elle reste une référence de spécialistes. Les mangakas les plus influents de l'histoire incluent rarement des femmes dans les listes grand public. C'est un angle mort qui dit beaucoup sur la façon dont l'histoire du manga a été racontée en Occident.
Le prix Shojosei 2025 et la reconnaissance tardive#
En 2025, le Club Shojo a décerné son prix Shojosei à Fragments d'espoir de Moto Hagio, publiée chez Akata. Une œuvre récente, pas un classique exhumé. Hagio a 76 ans et continue de publier. Ce qui compte dans ce prix : il montre que la redécouverte de son œuvre ancienne n'est pas dissociée de son travail actuel, que le fil n'a jamais été rompu.
Mais j'ai du mal à trancher sur ce que cette reconnaissance tardive signifie réellement. Est-ce que le lectorat français découvre Hagio parce que le marché a mûri, ou parce que les éditeurs ont enfin jugé le risque commercial acceptable ? Les deux, probablement. Le marché du manga en France pèse plus de 300 millions d'euros par an. À ce niveau de volume, il y a de la place pour des œuvres patrimoniales qui ne se vendront pas à 100 000 exemplaires mais qui ancrent un catalogue dans la durée.
Le manfra et la BD française influencée par le manga puisent souvent dans l'esthétique shojo sans le dire. Les yeux immenses, les compositions éclatées, l'accent mis sur l'émotion intérieure plutôt que sur l'action : tout ça vient du Groupe de l'an 24, transmis par capillarité à travers des décennies d'œuvres dérivées. Rééditer les originaux permet de remonter à la source.
Ce qui manque encore#
La vague de rééditions est réelle, mais elle reste incomplète. Riyoko Ikeda, la troisième figure du Groupe de l'an 24, n'a pas bénéficié du même traitement éditorial. Lady Oscar existe en français (Kana), mais dans une édition qui date et qui ne reflète pas les standards actuels de traduction et de fabrication. D'autres autrices du groupe, moins connues, comme Yumiko Oshima ou Yasuko Aoike, restent inédites en France.
Le travail d'Akata et de naBan est un début. Le catalogue des 15 mangas shojo et josei à découvrir montre bien la richesse du genre, mais les œuvres fondatrices d'avant 1980 y sont sous-représentées. Les archives du shojo japonais contiennent des décennies entières de création qui n'ont jamais traversé la barrière linguistique.
La BD féministe contemporaine, qu'elle soit franco-belge ou manga, s'inscrit dans un héritage dont elle ignore parfois les racines. Les BD féministes de 2026 prolongent un geste que Hagio, Takemiya et Ikeda ont amorcé il y a cinquante ans : raconter des histoires de femmes (et d'hommes vus par des femmes) avec une liberté formelle totale.
C'est un drôle de croisement, entre la mémoire éditoriale et le marché. Ces rééditions ne sont pas un hommage. Ce sont des réparations. Le shojo fondateur a été traité pendant trop longtemps comme un sous-genre, y compris par ceux qui en avaient hérité sans le savoir. Le fait que des éditeurs français prennent aujourd'hui le risque de publier des œuvres de 1972 dans des éditions soignées, c'est un acte éditorial qui dit : ces livres comptent, et ils ont toujours compté.
Sources#
- ActuaBD - Vague de rééditions de Shojo manga : des classiques à redécouvrir
- Akata - Annonce collection Héritages
- Akata - Annonce Le Cœur de Thomas
- Journal du Japon - Le Cœur de Thomas : une intensité particulière
- O-Taku Manga Lounge - Le Groupe de l'an 24 : la genèse du shojo moderne
- Club Shojo - Prix Shojosei 2025 : les résultats
- Les Blablas de Tachan - Le Poème du vent et des arbres de Keiko Takemiya




