Le Rendez-vous du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand attire chaque novembre des milliers de visiteurs au Polydôme pour sa sélection annuelle. Le genre a ses stars, ses outsiders, ses querelles de chapelle. Voici dix albums vérifiés, feuilletés, annotés, qui racontent des lieux mieux que n'importe quel guide touristique.
Guy Delisle et la mécanique du dépaysement#
Delisle est partout dans ce genre. Trop, diront certains. Quatre albums dans une sélection de dix, c'est beaucoup. Sauf que personne d'autre n'a documenté avec autant de constance des pays aussi fermés.
Shenzhen (L'Association, deux mille) pose les bases : un Québécois largué dans une zone économique spéciale chinoise, entre usines d'animation et solitude d'expatrié. Le trait est raide, volontairement maladroit. Delisle ne cherche pas le beau, il cherche le vrai. Trois ans plus tard, Pyongyang (L'Association, deux mille trois) applique la même recette en Corée du Nord, avec une tension politique que Shenzhen n'avait pas. Le résultat est glaçant. Cent soixante-seize pages sans un seul moment de légèreté réelle, même quand Delisle force le trait humoristique.
Chroniques birmanes (Delcourt, deux mille sept) change la donne. Delisle suit sa compagne, qui travaille pour Médecins Sans Frontières au Myanmar. Le ton change : l'observation distante cède la place à l'implication. On sent qu'il a peur, parfois. Pas pour lui, pour les gens qu'il croise. Le dernier de la série, Chroniques de Jérusalem (Delcourt, deux mille onze), lui vaut le Fauve d'Or à Angoulême en deux mille douze. Là, Delisle fait ce qu'il sait faire de mieux : raconter le quotidien dans un endroit où le quotidien n'existe pas vraiment.
J'ai visité une expo consacrée à ses planches originales il y a quelques années, et on voit surtout la quantité de croquis jetés. Pour chaque page publiée, une dizaine d'essais abandonnés. Le carnet de voyage, chez Delisle, est un travail de tri autant que de dessin.
Reste que quatre Delisle sur dix, ça pose une question de diversité éditoriale. J'aurais pu en retirer un ou deux. J'ai choisi de ne pas le faire, parce que chaque album couvre un territoire et une période distincts. Mais je comprends qu'on puisse trouver ça déséquilibré.
L'Afghanistan par trois paires d'yeux#
Le Photographe (Dupuis, deux mille trois à deux mille six) est un objet hybride : BD, photographie et texte se partagent les pages. Emmanuel Guibert dessine, Didier Lefèvre fournit les photos de son reportage avec MSF en Afghanistan dans les années quatre-vingt, et Frédéric Lemercier assemble le tout. Le résultat tient en deux cent soixante-douze pages dans l'intégrale.
Ce qui rend cet album différent de tout le reste de cette liste, c'est l'alternance entre le dessin et la photo. Quand le dessin prend le relais, c'est que la photo ne suffit plus à raconter. Quand la photo revient, c'est que le dessin serait obscène face au réel. Cette intelligence du montage fait du Photographe un album qu'on lit lentement, en revenant en arrière. L'album fonctionne aussi comme un document sur le terrain, au même titre que les grandes BD de reportage.
Chavouet, l'anti-Delisle#
Florent Chavouet dessine ce que Delisle refuse de dessiner : le détail. Tokyo Sanpo (Philippe Picquier, deux mille neuf, Prix Ptolémée) est un carnet de promenades dans Tokyo où chaque page déborde d'annotations manuscrites, de plans de quartier, de listes de courses en japonais. Le trait est fin, coloré, obsessionnel. On pourrait passer une heure sur une seule double page.
Manabe Shima (Philippe Picquier, deux mille dix) pousse la logique encore plus loin. Chavouet s'installe sur une île japonaise minuscule et dessine tout : les chats, les filets de pêche, les vieux du port, les horaires de ferry. C'est à la fois un inventaire et une déclaration d'amour. Ni drame ni grande thèse. Juste un type qui dessine ce qu'il voit avec une patience déraisonnable.
La différence entre Chavouet et Delisle tient à ça : Delisle raconte des histoires dans des lieux, Chavouet raconte des lieux sans avoir besoin d'histoire. Les deux approches se valent. Sur ce point, j'ai du mal à trancher laquelle me touche davantage.
Trois carnets qui ne se ressemblent pas#
Craig Thompson, connu pour Blankets, a publié Carnet de Voyage (Top Shelf, deux mille quatre) après une tournée de dédicaces en France, en Espagne et au Maroc. C'est le plus intime de cette sélection : croquis de café griffonnés à la va-vite, aquarelles de paysages, notes de lectures en marge et adresses de librairies. Thompson ne cherche pas à informer, il cherche à se souvenir. Deux cent vingt-quatre pages qui ressemblent à un journal intime laissé ouvert sur une table.
Étienne Davodeau, lui, a marché. Huit cents kilomètres entre Pech Merle et Bure pour Le Droit du sol (Futuropolis, deux mille vingt et un). D'un côté, les peintures rupestres vieilles de vingt-cinq mille ans. De l'autre, un site d'enfouissement de déchets nucléaires. Le parallèle est violent, et Davodeau ne l'adoucit pas. C'est un carnet de marche autant qu'un album engagé sur l'environnement, avec la sueur en prime. Deux cent seize pages de sentiers, de rencontres, de questionnements sur ce qu'on laisse dans le sol.
Edmond Baudoin ferme cette sélection avec Araucaria (L'Association, deux mille quatre, réédité en deux mille dix-sept). Trente-huit pages sur le Chili. C'est le plus court et le plus déroutant de la sélection. Baudoin dessine au pinceau, en noir et blanc, avec une urgence qui tranche avec la lenteur de Chavouet. Un carnet de voyage qui ressemble davantage à un poème graphique.
Ce que le genre raconte au-delà du voyage#
Le carnet de voyage en BD n'est pas un guide Lonely Planet dessiné. Les meilleurs albums de cette sélection partagent un point commun : l'auteur ne comprend pas tout ce qu'il voit, et il l'assume. Delisle reste perplexe devant la Corée du Nord. Chavouet n'a aucune explication pour les vieux de Manabe Shima qui se lèvent à quatre heures du matin. Davodeau, lui, reste interdit devant l'idée d'enterrer des déchets nucléaires à côté de grottes ornées.
Cette incompréhension est le moteur du genre. Un auteur qui comprendrait tout n'aurait rien à dessiner. Le carnet de voyage fonctionne parce que le dessinateur tâtonne, hésite, se trompe, recommence. Ça le rapproche du roman graphique dans sa capacité à porter un regard subjectif sur le réel, et de la BD documentaire dans son ambition de témoigner. Jiro Taniguchi, dans un registre différent, a lui aussi capturé le Japon à travers le dessin avec cette même patience d'observation.
Le Rendez-vous du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand tiendra sa vingt-septième édition du treize au quinze novembre deux mille vingt-six. Le programme n'est pas encore public, mais les prix (Grand Prix Fondation Michelin, Prix international, Prix Press Club, Prix MSF) donnent une idée de l'éventail. Pour ceux qui voudraient creuser au-delà de cette sélection, Va'a de Troubs et Flao (Futuropolis, Polynésie, Grand Prix Michelin deux mille quatorze) et Carnets de Kyoto de Nicolas de Crécy (Éditions du Chêne, deux mille douze) méritent qu'on s'y arrête.
Dix albums, huit pays, quatre continents. Le passeport reste dans le tiroir.
Sources#
- BubbleBD, fiches albums et chroniques
- SensCritique, notes et avis lecteurs
- BDThèque, base de données albums
- Babelio, fiches et critiques
- Fnac, catalogues éditeurs et disponibilité




