La dernière fois que j'ai lu les 22 tomes de Beastars d'une traite, c'était dans un train de nuit vers Lyon, en rentrant du festival de la BD d'Angoulême. La lumière bleutée du wagon-lit rendait les pages plus sombres qu'elles ne l'étaient, et les silhouettes animales de Paru Itagaki prenaient une densité presque tactile. Je me souviens avoir refermé le dernier volume avec un sentiment étrange, celui d'avoir traversé un monde dont les règles m'échappaient encore en partie. Beastars fait cet effet. Sept ans après la première saison, la partie 2 de la saison finale est arrivée sur Netflix le 7 mars 2026, et cette conclusion porte avec elle tout le poids d'une œuvre qui n'a jamais cherché à rassurer.
2016 : un manga animalier qui refuse les règles du genre#
Quand Paru Itagaki lance Beastars dans le Weekly Shonen Champion en septembre 2016, personne ne sait trop quoi en faire. Un manga avec des animaux anthropomorphes dans un lycée, ça évoque immédiatement les fables enfantines ou les comédies scolaires légères. Sauf que Beastars n'est ni l'un ni l'autre. Dès le premier chapitre, un herbivore est dévoré. Le protagoniste, Legoshi, est un loup gris de 17 ans, massif, timide, habité par une pulsion carnivore qu'il ne comprend pas. Et l'objet de son obsession est Haru, une lapine naine que tout le monde méprise.
Le manga emprunte à Zootopie sa prémisse (une société où prédateurs et proies cohabitent) mais la pousse vers un registre que Disney n'aurait jamais touché. La cohabitation entre herbivores et carnivores chez Itagaki parle directement de rapports de domination, du désir interdit, de la violence structurelle. Les carnivores consomment de la viande en secret, au marché noir. Les herbivores vivent dans une peur sourde, quotidienne, institutionnalisée. La question que pose Beastars n'est pas "peuvent-ils vivre ensemble ?", c'est "à quel prix ?".
Sur 196 chapitres publiés jusqu'en octobre 2020, Itagaki construit un univers dense, presque maniaque dans son souci de cohérence. Les détails sociologiques abondent : système de castes implicite, ségrégation résidentielle, marché noir de la chair, rituels de dominance entre espèces. C'est touffu, parfois maladroit dans sa narration (les arcs tardifs ont divisé les lecteurs), mais toujours sincère. Pour mieux comprendre le contexte des adaptations anime qui ont marqué 2026, Beastars occupe une place à part.
Studio Orange et le pari de la 3D intégrale#
L'adaptation anime commence en 2019, et le choix du studio surprend. Studio Orange, spécialiste de l'animation 3D (Land of the Lustrous, Trigun Stampede), prend en charge la série complète. Pour un manga dont la force réside dans l'expressivité des visages animaux et la tension des corps, le passage à la 3D intégrale était un risque considérable.
Le résultat a fonctionné. La première saison, en particulier, a trouvé un équilibre rare entre la fluidité de la 3D et la chaleur du trait manga. Les scènes de théâtre, les corridors du lycée Cherryton, les ruelles du marché noir : tout avait une texture, une matière que la 2D traditionnelle n'aurait peut-être pas rendue de la même façon. L'éclairage, surtout, portait l'ambiance. Orange a compris que Beastars est d'abord une affaire de clair-obscur.
J'ai changé d'avis sur la 3D en anime grâce à cette série, je dois l'admettre. Avant Beastars, je faisais partie de ceux qui considéraient l'animation 3D comme un appauvrissement systématique du medium. La saison 1 m'a forcée à reconsidérer cette position, et c'est peut-être la victoire la plus discrète de l'adaptation.
La saison finale, partie 2 : conclure l'inconcluable#
La partie 2 de la saison finale, sortie le 7 mars 2026 sur Netflix, adapte les derniers arcs du manga. L'équilibre déjà fragile entre herbivores et carnivores se disloque. Melon, le personnage le plus ambigu de la série (mi-gazelle, mi-léopard, incarnation vivante de ce que la société Beastars refuse de voir) pousse les tensions à leur paroxysme. Haru est directement menacée. Legoshi doit affronter sa propre nature une dernière fois.
Le problème, et c'est un problème que le manga portait déjà, c'est que la fin de Beastars est clivante. Les derniers arcs du manga ont été critiqués pour leur précipitation narrative. Itagaki a compressé des enjeux colossaux (la question du marché noir, la résolution du conflit Legoshi/Melon, l'avenir de la cohabitation inter-espèces) dans un nombre de chapitres insuffisant pour les porter. L'anime hérite de cette faiblesse structurelle. Studio Orange peut soigner la mise en scène, mais il ne peut pas réécrire le scénario.
Pourtant, cette conclusion en 12 épisodes (pour un total de 48 sur l'ensemble de la série) tient sur un fil que peu d'adaptations maintiennent : une justesse émotionnelle de bout en bout. Le thème de fin, "Tiny Light" par le groupe SEVENTEEN, résume quelque chose de l'esprit Beastars, cette fragilité lumineuse au milieu d'un monde brutal.
Paru Itagaki, fille de Baki#
Ce qui rend l'héritage de Beastars singulier, c'est aussi l'histoire de sa créatrice. Paru Itagaki est la fille de Keisuke Itagaki, l'auteur de Baki the Grappler, l'un des mangas de combat les plus viscéraux de l'histoire du medium. Père et fille ont produit deux œuvres radicalement opposées dans le ton mais étrangement proches dans leur obsession commune : le corps, la pulsion, la confrontation physique comme moyen de comprendre qui on est.
Itagaki a travaillé sous pseudonyme au début, portant un masque de poulet lors de ses rares apparitions publiques. Elle a 22 ans quand elle commence Beastars. À 27 ans, quand elle le termine, elle a produit une œuvre de 196 chapitres qui a remporté le prix Manga Taisho en 2018 et le Kodansha Manga Award la même année. Depuis janvier 2025, elle a entamé une nouvelle série, Taika no Risei, dans le Weekly Shonen Champion, preuve qu'elle ne compte pas se reposer sur l'acquis de son premier succès.
Ce parcours me fascine parce qu'il illustre une réalité que l'on oublie souvent dans les discussions sur le manga et ses auteurs les plus influents : l'isolement du mangaka face à sa propre série. Beastars n'est pas le produit d'un comité éditorial, c'est la vision d'une jeune femme qui a choisi de raconter une histoire de prédation à travers des animaux parce que le filtre zoomorphe lui permettait de dire des choses que le réalisme aurait rendues insoutenables.
Ce que Beastars a changé (et ce qu'il n'a pas réussi)#
Le legs de Beastars dans le paysage manga et anime est à la fois évident et limité. Évident, parce que la série a prouvé qu'un manga animalier pouvait toucher un public adulte international sans rien concéder à la mièvrerie. Netflix a porté cette diffusion mondiale ; sans la plateforme, Beastars serait probablement resté un titre de niche apprécié des amateurs de seinen mais inconnu du grand public.
Limité, parce que Beastars n'a pas engendré de descendance. Le marché n'a pas vu émerger de vague de mangas animaliers matures dans son sillage. Le format reste marginal. C'est peut-être le signe que l'œuvre d'Itagaki était trop personnelle, trop ancrée dans sa propre sensibilité, pour devenir un modèle reproductible. On ne copie pas une obsession.
Et puis il y a Haru. Personnage féminin construit autour de sa sexualité assumée dans un magazine shonen, Haru est l'un des choix les plus audacieux d'Itagaki. Une lapine que la société animalière considère comme une proie faible et qui utilise sa propre vulnérabilité comme un espace de liberté. Honnêtement, je ne sais pas si l'anime a rendu justice à cette complexité sur l'ensemble des saisons. Certaines scènes ont perdu leur charge subversive dans la transposition, lissées par les contraintes de diffusion.
Mais la scène finale entre Legoshi et Haru, telle qu'elle se déploie dans cette ultime partie 2, retrouve cette tension entre tendresse et danger qui était déjà là dès le premier volume. Deux êtres que tout sépare biologiquement, socialement, instinctivement, et qui choisissent de rester ensemble malgré tout. C'est une résonance simple, presque banale si on la résume ainsi, et pourtant portée par 196 chapitres et 48 épisodes de construction patiente.
Un épilogue plutôt qu'une conclusion#
Sept ans d'adaptation, trois saisons, un studio qui a tenu le cap de la 3D intégrale sans jamais basculer vers la 2D conventionnelle. La fin de Beastars sur Netflix n'est pas un événement comparable à la conclusion d'Attack on Titan ou de Demon Slayer en termes d'impact culturel. C'est quelque chose de plus discret, de plus intime.
Paru Itagaki a raconté une histoire d'amour impossible entre un loup et une lapine, et elle l'a fait avec suffisamment de conviction pour que des millions de personnes à travers le monde s'y reconnaissent. Que la fin soit imparfaite (elle l'est, sur le plan narratif) ne retire rien à l'empreinte laissée par l'ensemble. Je ne sais pas si Beastars est une grande oeuvre. Mais je sais que six mois après avoir refermé le dernier tome, je repensais encore à Legoshi dans ce couloir de Cherryton, et que ce soir, après le dernier épisode, c'est la même image qui reste.




