Il y a un paradoxe suisse que peu de gens en France énoncent clairement. Rodolphe Töpffer, considéré par une bonne partie de la recherche académique comme l'inventeur moderne de la bande dessinée, était genevois. La Suisse est donc, au sens historique, un berceau du 9e art. Et pourtant, en 2026, la directrice de BDFIL, Léonore Porchet, ouvre le programme de la 20e édition avec une phrase qui ressemble à un constat d'échec : "La bande dessinée bénéficie d'un soutien institutionnel très limité. Les artistes, libraires et éditeurs peinent à joindre les deux bouts." C'est dans cette tension, entre une célébration d'anniversaire et un cri d'alerte, que s'ouvre le festival lausannois du 27 avril au 10 mai 2026.
BDFIL 2026, c'est deux semaines dans le quartier de la gare de Lausanne, 16 expositions, plus de 80 rencontres, projections, performances, et plus d'une centaine d'artistes présents. Mirion Malle est l'invitée d'honneur, le Québec est le pays invité, et le thème annuel, "À cours d'eau", met l'eau au cœur de la programmation. Jusque-là, rien d'inhabituel pour un festival bien rodé. Ce qui change cette année, c'est que l'équipe a décidé de ne pas se contenter de souffler ses bougies. Elle lance, pendant la fête, des États généraux de la BD suisse dont les résultats seront présentés à l'édition 2027.
Une 20e édition qui n'est pas un anniversaire calendaire#
Petit détail factuel qui mérite une honnêteté de rédactrice : le festival a été fondé en 2005, dans la foulée de la faillite du festival BD de Sierre en 2004, avec un budget initial de 50 000 francs suisses. Si on comptait une édition par an depuis, on serait en 2026 à la 22e édition, pas la 20e. L'organisation a eu des éditions biennales ou des sauts de comptage au fil des ans. Le site officiel parle de "20e édition" et c'est cette formulation qui engage l'institution. Je m'y tiens, mais je le dis : il y a un léger flou de comptage que personne ne cherche vraiment à clarifier, et ce n'est pas très grave.
Ce qui compte davantage, c'est ce que cette 20e édition met sur la table. Côté chiffres, 2025 a attiré 35 065 visiteurs à Lausanne, avec plus de 150 classes scolaires participantes et 123 sessions d'ateliers et de conférences lors des journées pédagogiques. Le record historique, 35 500 visiteurs, date de 2014. La fréquentation moyenne tourne autour de 30 000 visiteurs par édition. On est dans le format d'un festival régional majeur, plus intime qu'Angoulême, plus structuré qu'un rendez-vous associatif. Un équilibre qui n'a rien d'évident à tenir dans le climat actuel.
Mirion Malle : affiche, exposition et regard#
L'invitée d'honneur 2026 s'appelle Mirion Malle. Française installée à Montréal, formée à la Sorbonne puis à l'école BD de Saint-Luc à Bruxelles, elle a ajouté à cette double formation un master en sociologie et anthropologie du genre. Son blog "Commando Culotte" tourne depuis 2013, et sa bibliographie trace une ligne cohérente : "Commando Culotte" (Ankama, 2016), "La Ligue des super féministes" (La Ville brûle, 2018), "Adieu triste amour" (2022), "Clémence en colère" (La Ville brûle, 2024), puis "Le problème avec les fantômes" (Glénat, 2025).
L'exposition principale qui lui est consacrée s'intitule "Les lumineux fantômes de Mirion Malle". C'est aussi elle qui signe l'affiche de cette 20e édition. Ce choix n'est pas anodin : confier à une autrice ouvertement féministe, intellectuelle, installée au Canada francophone, la représentation visuelle d'un anniversaire institutionnel suisse, c'est un geste éditorial qui dit quelque chose de la ligne que l'équipe actuelle veut tenir. Pas du patrimoine poussiéreux, pas du chapitre d'histoire, mais une BD contemporaine qui s'engage.
Je l'avoue franchement, j'ai mis du temps à me plonger dans l'œuvre de Malle. Son trait, volontairement brut, digital assumé, m'avait d'abord désarçonnée. Puis j'ai lu "Adieu triste amour" d'une traite un soir de décembre, et j'ai compris ce qu'elle fabrique : une BD qui refuse le spectaculaire pour creuser des émotions banales avec une précision clinique. Ce genre de bande dessinée autobiographique demande plus au lecteur qu'un Blake et Mortimer, et récompense davantage.
Le Québec invité : douze auteurs et une exposition#
L'autre grande ligne de la programmation, c'est le Québec. Douze auteurs québécois sont présents à Lausanne, dont Guy Delisle (déjà connu en France pour ses carnets de voyage documentaires), Jimmy Beaulieu et Alex A. L'exposition "Confluence : Le·s monde·s de la BD contemporaine québécoise" est organisée en partenariat avec le Gouvernement du Québec et le Festival BD de Montréal.
Ce qui rend l'invitation intéressante, c'est qu'elle croise la thématique de l'eau avec une scène BD francophone souvent ignorée en Europe. Le Québec n'a pas les circuits éditoriaux du marché franco-belge, il fonctionne avec ses propres maisons (Mécanique générale, Pow Pow, La Pastèque, Nouvelle adresse) et une tradition graphique qui doit autant aux comics nord-américains qu'à la ligne claire française. Voir ces planches exposées à Lausanne, ville qui regarde naturellement vers la francophonie, donne un relief particulier à cette programmation.
Les expositions qui structurent le parcours#
Au-delà du duo Malle-Québec, le programme tient sur plusieurs expositions signifiantes. "GROS OEUVRE" est la carte blanche confiée à Simon Beuret, dont le deuxième album, "Flèche", racontant l'histoire d'un gardien qui commet du sabotage, sort pour BDFIL 2026. "Quel.le.x.s Combles !" propose une exposition queer. "Sous la couverture : l'édition suisse de bande dessinée" documente le travail des maisons d'édition suisses, souvent petites, souvent courageuses. "Le Loup en slip, graine de rebelles" reprend l'univers de la série jeunesse de Bertrand Santini et Laurent Gapaillard. "Pages d'or, dans les trésors de BDFIL" plonge dans les archives du festival, ce qui a du sens pour une 20e édition.
Deux expositions méritent un arrêt particulier. "20 histoires d'eau. Le bain au soir d'été par la bande dessinée" invite 20 anciens lauréats du Prix BDFIL à réinterpréter en cases le tableau de Félix Vallotton. C'est une commande qui relie patrimoine pictural vaudois et BD contemporaine, et qui inaugure la nouvelle galerie du Musée du Léman. "Bulles d'eau", elle, installe 16 planches en plein air dans le Parc de Milan, et elle reste accessible jusqu'au 27 septembre 2026, bien après la fin du festival. Une prolongation qui transforme le parc en galerie urbaine pour tout l'été.
Zep, Boulet, Peeters, Cosey, Berberian : la liste qui fait festival#
Parmi les auteurs annoncés, on trouve Zep, Boulet, Charles Berberian, Guy Delisle, Marcello Quintanilha, Fanny Vaucher, Sandrine Deloffre, Emilie Gleason et Hélène Becquelin. Le dessin de presse suisse est aussi représenté par Patrick Chappatte, dont la page profil confirme la présence sans détailler le programme.
Quelques activités confirmées dans le programme : Boulet tient une table ronde le samedi 2 mai de 15h30 à 16h30, "Rire de l'espace : BD, SF et humour", avec dédicaces du 1er au 3 mai. Frederik Peeters, invité d'honneur en 2009, revient pour un dialogue le dimanche 10 mai de 16h à 17h, "Sa maison est ailleurs", avec dédicaces les 9 et 10 mai. Cosey dédicace le 9 mai, peu après la parution de "Yiyun" (Le Lombard, 70 planches, octobre 2025). Charles Berberian mène "Musique et vies", dialogue prévu le dimanche 10 mai à 13h45 à la Rasude. Pour Zep et Chappatte, leur présence est confirmée mais le programme détaillé n'a pas été publié à l'heure où j'écris.
La partie pro : micro-édition et journée professionnelle#
Du 1er au 3 mai, l'Espace Micro-édition réunit plus de 25 structures suisses et européennes : fanzines, petits éditeurs, collectifs graphiques, presses indépendantes. Horaires : vendredi 16h-23h, samedi 10h-20h, dimanche 10h-18h. C'est le genre de proposition qui ne fait pas les gros titres mais qui soutient concrètement un écosystème où les marges sont minces et les tirages courts.
La journée professionnelle se tient le 1er mai, organisée avec Bibliomedia. Moins visible que les expositions grand public, elle joue pourtant un rôle central dans la structuration d'un réseau BD suisse et européen. Cette dimension pro, qu'on retrouve aussi au Lyon BD Festival, n'est pas un supplément accessoire. C'est la colonne vertébrale de ce qui permet à des auteurs de durer.
Infos pratiques : tarifs, lieux et gratuités#
Le festival se déploie sur trois pôles : La Rasude, Plateforme 10, la Maison de Quartier Sous-Gare, plus le Pyxis et le Parc de Milan. L'adresse info et billetterie : La Rasude, Place de la Gare 1, 1003 Lausanne.
Côté tarifs, les week-ends coûtent 15 CHF plein tarif, 12 CHF en réduit (AVS, AI, étudiants) et 10 CHF avec la CarteCulture. Un pass deux semaines est proposé à 30 CHF. Les vendredis sont gratuits, et l'entrée est toujours libre pour les moins de 16 ans. C'est une grille tarifaire volontairement accessible, surtout si on la compare aux grands rendez-vous internationaux. Les vendredis gratuits, en particulier, sont un geste politique discret : ils permettent à un public modeste de croiser des auteurs qu'il ne verrait pas ailleurs.
Prix BDFIL 2026 : concours ouvert, thème "À cours d'eau"#
Le concours annuel du Prix BDFIL reprend le thème du festival, "À cours d'eau". Il est ouvert aux candidats de plus de 15 ans qui n'ont jamais été publiés. La dotation s'élève à 5 000 CHF répartis entre les lauréats. Date limite de candidature : 15 juin 2026. La cérémonie de remise aura lieu le 18 septembre 2026 au Musée romain de Lausanne-Vidy, en partenariat avec le Service de l'eau de la Ville de Lausanne. Les lauréats ne sont évidemment pas encore connus au moment où j'écris ces lignes.
Historiquement, le concours a réuni autour de 200 participants par édition, issus d'une vingtaine de pays, avec trois prix en espèces et un prix du public. Pour de jeunes illustrateurs, c'est une porte d'entrée concrète dans la diffusion institutionnelle. L'édition 2026 est portée par un partenariat inattendu avec un service municipal de l'eau et un musée d'archéologie romaine, ce qui témoigne d'une capacité du festival à tisser des liens hors du milieu BD strict.
Les États généraux : ce qui se joue vraiment en 2026#
C'est peut-être l'information la plus importante de cette 20e édition, et c'est celle qui risque d'être la moins relayée dans la presse culturelle. BDFIL lance pendant le festival des États généraux de la BD suisse, dont les conclusions seront présentées lors de l'édition 2027. L'objectif : recueillir les témoignages des créatrices et créateurs, des éditeurs et des libraires, pour documenter l'état réel d'une filière.
La démarche s'inscrit dans un contexte que Léonore Porchet résume sans détour : soutien institutionnel très limité, difficulté à vivre de son travail, tissu éditorial fragile. Le festival d'Angoulême lui-même traverse une crise en 2026, marquée par des allégations de management toxique, et Delémont'BD a été affecté par des démissions de personnel. Cette fragilité du tissu festivalier francophone n'est pas propre à la Suisse. Mais c'est la Suisse qui choisit, pour ses 20 ans, d'en faire une question publique plutôt qu'un non-dit.
BDFIL est organisé par la Fondation lausannoise pour le rayonnement de la BD, reconnue d'utilité publique, codirigée depuis 2023 par Gaëlle Kovaliv et Léonore Porchet. Ses partenaires institutionnels confirmés sont la Ville de Lausanne, le Canton de Vaud, Pro Helvetia, la Loterie Romande, RTS et le Service de l'eau. Le Centre BD de Lausanne abrite le deuxième plus grand fonds patrimonial de BD d'Europe. Autrement dit, l'infrastructure existe. Ce qui manque, selon les mots mêmes de la directrice, c'est le financement stable et récurrent qui permettrait aux créateurs de vivre de leur travail sans miracles.
On retrouve, à Lausanne, une problématique que j'ai déjà documentée côté français : la précarité des auteurs de BD est un phénomène transfrontalier. Elle prend des formes différentes selon les pays, les politiques culturelles et les structures de marché, mais elle dessine partout la même réalité économique. Faire de la BD son métier principal, en 2026, reste un pari à hauts risques. Que BDFIL choisisse son 20e anniversaire pour poser cette question sur la place publique, plutôt que de vendre une célébration sans aspérité, mérite d'être noté.
Ce que j'irais voir si j'y étais#
Si j'avais trois jours à Lausanne début mai, je structurerais ma visite autour de trois entrées. D'abord l'exposition Mirion Malle, parce que c'est l'occasion de voir en grand format un travail que je connais surtout en livres. Ensuite "Bulles d'eau" au Parc de Milan, parce que marcher entre des planches BD sous les arbres change le rapport à la lecture. Enfin la journée Boulet le samedi 2 mai, pour la table ronde SF-humour et la dédicace, parce que la rencontre avec des auteurs dans un cadre qui n'étouffe pas vaut souvent mieux qu'une file de deux heures à Angoulême.
Et je glisserais un passage par l'Espace Micro-édition, même sans rien acheter. C'est là, dans les petites structures qui tiennent par la passion, que se prépare la BD des dix prochaines années. Les fanzines de 2026 sont les monographies de 2036. C'est à peu près toujours comme ça que ça se passe.





