Il y a dans ce geste, tourner la page d'un manga culinaire en fin de soirée, quelque chose qui ressemble à ouvrir le couvercle d'une cocotte. On ne sait pas exactement ce qui va monter, mais on sait que ça va être chaud, parfumé, et qu'on ne pourra pas refermer sans avoir goûté. J'ai découvert Oishinbo un soir d'automne dans une librairie de Kyoto, coincé entre deux rayonnages de seinen que personne ne regardait, et la première case m'a saisie par sa simplicité : un bol de riz, de la vapeur, un personnage qui ferme les yeux. Rien de spectaculaire. Tout y était pourtant.
La bande dessinée gourmande est un continent que beaucoup de lecteurs traversent sans s'en rendre compte. On lit Les Gouttes de Dieu pour le suspense, Food Wars pour l'énergie shōnen, Les Ignorants pour le reportage. On oublie que le fil qui les relie, c'est cette idée folle que le goût se dessine. Que la saveur d'un pinot noir ou la texture d'un dashi peut passer par l'encre et le papier.
Un bol de riz qui a tout changé au Japon#
Oishinbo commence en mille neuf cent quatre-vingt-trois dans les pages du Big Comic Spirits de Shogakukan, sous la plume de Tetsu Kariya au scénario et Akira Hanasaki au dessin. Cent onze tomes. Cent trente-cinq millions d'exemplaires vendus. Le trente-deuxième Shogakukan Manga Award en mille neuf cent quatre-vingt-six. Ces chiffres disent l'ampleur, mais pas ce qui rend cette série fondatrice.
Kariya a fait un pari que personne n'avait tenté avec cette ambition : transformer un manga en encyclopédie vivante de la gastronomie japonaise. Chaque arc narratif creuse un ingrédient, une technique, une tradition culinaire. Le conflit père-fils entre Yamaoka Shirō et son père Kaibara Yūzan structure le récit, mais c'est un prétexte. Le vrai sujet, c'est la question de ce que manger veut dire, dans un Japon qui s'industrialise à toute vitesse et qui perd le lien avec ses propres traditions alimentaires.
Il y a quelque chose de politique sous le couvert de la gastronomie, et pas qu'un peu. Kariya ne cache pas ses positions : il défend le riz japonais contre les importations, il attaque les additifs alimentaires, il milite pour les producteurs locaux. La série a été mise en hiatus après la catastrophe de Fukushima, quand Kariya a publié des chapitres controversés sur la contamination alimentaire. On peut être en désaccord avec certaines de ses positions, mais on ne peut pas lui reprocher de manquer de conviction.
Ce qui me fascine, et je reviens souvent à cette idée quand je lis des mangas culinaires, c'est la façon dont Hanasaki dessine la nourriture. Pas comme un objet esthétique, pas comme une nature morte flamande. Comme quelque chose de vivant, de fumant, qui existe dans le temps. La vapeur qui monte d'un bol de soupe miso occupe parfois la moitié de la case. C'est de la narration pure.
Le vin, cet improbable héros de manga#
Quelque chose se joue ici, entre le Japon et la France, que personne n'avait vu venir. Quand Tadashi Agi et Shu Okimoto publient le premier chapitre des Gouttes de Dieu dans le Weekly Morning de Kodansha en novembre deux mille quatre, le vin est un sujet de niche au Japon. Quarante-quatre tomes et quinze millions d'exemplaires plus tard, le marché viticole mondial a changé. Pas un peu. En profondeur.
Tadashi Agi est le pseudonyme collectif de Shin et Yuko Kibayashi, frère et sœur. Ce détail compte parce que la série porte une double sensibilité, analytique et émotionnelle, qui se retrouve dans chaque chapitre. Le personnage de Kanzaki Shizuku hérite de son père, critique de vin, une cave mythique, mais doit identifier douze vins (les "apôtres") pour toucher l'héritage. Le pitch est feuilletonesque, presque absurde. Et ça fonctionne.
Pourquoi ça fonctionne ? Parce qu'Okimoto dessine le vin comme personne avant Okimoto. Le goût, pas la bouteille ni l'étiquette. Une gorgée de Château Mont-Pérat devient une aquarelle mentale, un paysage intérieur que le lecteur traverse. C'est synesthésique, parfois excessif, souvent bouleversant. J'ai relu le chapitre sur le Chambertin il y a deux mois, dans l'édition française Glénat parue au printemps deux mille huit, et j'ai encore eu la gorge serrée. Un manga sur le vin qui fait monter les larmes, c'est soit du génie, soit de la manipulation très habile. Probablement les deux.
L'impact économique réel est documenté et stupéfiant. La première année de publication, les ventes de vin au Japon ont bondi de cent trente pour cent. Le Château Mont-Pérat, bordeaux modeste vendu quinze euros la bouteille, a vu son prix grimper à cent cinquante euros après son apparition dans la série. La production a doublé, passant de vingt-cinq mille à cinquante mille caisses par an. En Corée du Sud, les ventes de vin ont augmenté de cent cinquante pour cent. Le magazine L'Expansion a écrit que la série était "un levier plus efficace que Parker" pour vendre du vin français à l'international. On peut débattre de la formulation, mais les chiffres sont là.
Les distinctions ont suivi. L'Ordre du Mérite agricole en deux mille onze. Les Arts et Lettres en deux mille dix-huit. Agi et Okimoto intronisés à la Commanderie des Bontemps. Un manga qui reçoit des honneurs viticoles français, il faut un instant pour mesurer ce que ça signifie. Pour qui s'intéresse aux accords mets et vins, la série reste une porte d'entrée incomparable, plus vivante que n'importe quel guide.
J'attends avec curiosité l'adaptation anime dont le teaser a été dévoilé en novembre deux mille vingt-cinq, suivi d'un nouveau visuel fin février deux mille vingt-six. Mais je reste sceptique : la force du manga tient dans le temps suspendu de la dégustation, cette case unique où le personnage ferme les yeux. L'animation, avec sa contrainte de flux, risque de perdre ce silence.
Quand la France dessine ce qu'elle mange#
La BD gourmande franco-belge existe, bien sûr, mais elle prend un tout autre chemin que le manga. On est dans l'immersion plutôt que le feuilleton, dans la contemplation plutôt que la compétition.
En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain, publié chez Gallimard BD le vingt mai deux mille onze, est un objet étrange et magnifique. Blain suit le chef triplement étoilé dans son quotidien : le marché, le potager, la cuisine, le service. Le trait de Blain, habituellement nerveux et caricatural dans ses séries d'aventure, se fait ici attentif, presque tendre. Il dessine Passard comme un artisan absorbé par son geste, pas comme une célébrité. Les légumes ont autant de présence que le chef. Un navet, sous le pinceau de Blain, devient un personnage à part entière.
J'ai offert cet album à un ami cuisinier qui ne lisait pas de BD. Il l'a lu en une heure, puis il est retourné en cuisine préparer une soupe au potimarron. Il m'a dit, je cite de mémoire : "C'est la première fois qu'un livre me donne envie de cuisiner, pas de manger." La nuance est importante.
Puis il y a Les Ignorants d'Étienne Davodeau, publié chez Futuropolis le six octobre deux mille onze. Davodeau, auteur de BD documentaire, propose un échange : il initie le vigneron Richard Leroy à la bande dessinée, et Leroy l'initie à la viticulture dans son domaine d'Anjou. Le résultat est le plus gros succès de l'histoire de Futuropolis : trois cent vingt-cinq mille exemplaires. Ce chiffre, pour un album de BD documentaire, est proprement ahurissant.
Ce qui rend Les Ignorants si particulier, c'est l'honnêteté du dispositif. Davodeau ne fait pas semblant de comprendre le vin. Il pose des questions naïves, il confond les cépages, il grimace en goûtant un chenin trop jeune. Et Leroy ne fait pas semblant de s'intéresser à la BD. Il s'ennuie devant certains albums, il ne comprend pas la fascination pour les planches originales. Les deux hommes se rencontrent vraiment, avec leurs résistances et leurs découvertes, et le lecteur assiste à cette rencontre sans filet.
La compétition culinaire, ou le shōnen qui sent la friture#
Le manga shōnen adore la compétition. Le sport, le combat, les cartes à jouer : tout devient prétexte à tournoi. La cuisine n'y échappe pas, et c'est Shokugeki no Soma (Food Wars) de Yūto Tsukuda et Shun Saeki qui a porté le genre au sommet de l'excès.
Publié dans le Weekly Shōnen Jump de Shueisha entre novembre deux mille douze et juin deux mille dix-neuf, trente-six volumes, vingt millions d'exemplaires. La série suit Yukihira Sōma, fils d'un patron de gargote, qui intègre une académie culinaire d'élite où les élèves s'affrontent en "shokugeki", des duels de cuisine formalisés avec des enjeux absurdes. Le perdant peut être exclu de l'école. Les réactions des dégustateurs impliquent systématiquement des vêtements qui explosent. C'est grotesque, assumé, et étrangement pédagogique.
Parce que sous le fan service et les réactions exagérées, Tsukuda (conseillé par un vrai chef, Yuki Morisaki) glisse de vraies techniques culinaires. Les recettes fonctionnent. Des lecteurs les reproduisent. Le manga a ce pouvoir bizarre de transmettre un savoir concret à travers un emballage qui ne devrait pas fonctionner. Je ne suis pas la cible démographique de Food Wars, je le reconnais volontiers, mais je comprends ce que la série fait : elle dit à des adolescents que la cuisine est un combat noble, que le goût est un langage, que nourrir quelqu'un est un acte de pouvoir. C'est simplifié, oui. Mais c'est efficace.
À côté, Yakitate!! Ja-pan de Takashi Hashiguchi, publié dans le Weekly Shōnen Sunday de Shogakukan entre décembre deux mille un et janvier deux mille sept, vingt-six volumes, applique la même formule au pain. Le protagoniste Azuma Kazuma veut créer le pain national japonais (un jeu de mots sur "Japan" et "ja-pan", pain en japonais). Le quarante-neuvième Shogakukan Manga Award catégorie shōnen en deux mille quatre a salué la créativité de Hashiguchi, qui transforme la boulangerie en épopée sportive. Les réactions de dégustation y sont encore plus délirantes que dans Food Wars, si c'est possible.
Les inclassables, ceux qui brouillent les frontières#
Il y a dans le seinen manga une liberté narrative que les shōnen ne permettent pas, et la BD gourmande en profite pleinement.
Gloutons et Dragons (Dungeon Meshi) de Ryoko Kui, publié chez Enterbrain dans le magazine Harta entre février deux mille quatorze et septembre deux mille vingt-trois, quatorze volumes, est un cas à part. C'est un manga de fantasy où les personnages mangent les monstres qu'ils combattent dans un donjon. Dit comme ça, ça semble anecdotique. En réalité, Kui construit un écosystème culinaire complet, avec des recettes détaillées pour chaque créature, une réflexion sur la chaîne alimentaire souterraine, et une tendresse pour ses personnages qui transforme un concept absurde en quelque chose de très humain. L'édition française chez Casterman Sakka, parue en mai deux mille dix-sept, a trouvé un public fidèle, et l'anime produit par Trigger a élargi l'audience.
La Vie gourmande d'Aurélia Aurita, publiée chez Casterman le vingt-et-un septembre deux mille vingt-deux, trois cent soixante-huit pages, emprunte un tout autre chemin. Aurita raconte sa propre vie à travers la nourriture : les plats de son enfance, les repas partagés, les saveurs qui marquent les tournants d'une existence. C'est autobiographique, intime, parfois cru. Le dessin est sensuel, les couleurs saturées, les pages débordent. On est loin de la compétition shōnen, loin du reportage, quelque part dans un territoire où la BD gourmande devient journal intime sensoriel.
Quelque chose se joue ici, entre ces œuvres si différentes : elles partagent toutes la conviction que manger n'est pas un acte banal. Que le repas est un moment de vérité, un révélateur de ce qu'on est et de ce qu'on cherche.
Le goût, ce langage que le dessin invente#
Le vrai problème de la BD gourmande, celui que chaque auteur affronte, c'est l'absence de sens. Pas le sens narratif. Le sens physique. On ne goûte pas une bande dessinée. On ne la sent pas. On ne la mâche pas. Le dessinateur doit donc inventer un vocabulaire visuel pour traduire ce que la bouche perçoit.
Les solutions sont multiples et révélatrices. Okimoto, dans Les Gouttes de Dieu, recourt à la métaphore visuelle : un vin évoque un jardin, un concert, un coucher de soleil. Hanasaki, dans Oishinbo, mise sur le réalisme obsessionnel : chaque plat est dessiné avec une précision qui frôle l'illustration technique. Blain, dans En cuisine avec Alain Passard, utilise le geste : ce n'est pas le plat qui dit le goût, c'est la main du chef qui le prépare. Kui, dans Gloutons et Dragons, passe par l'humour et le détail encyclopédique.
Aucune de ces approches n'est "la bonne". Toutes fonctionnent. Et c'est peut-être ce qui rend la BD gourmande si riche comme genre : elle force les auteurs à résoudre un problème insoluble, et chaque solution produit un style.
L'exposition "Croquez ! La BD met les pieds dans le plat", présentée à la Cité de la bande dessinée d'Angoulême du vingt-cinq janvier au dix novembre deux mille vingt-quatre, en coproduction avec la Cité de la gastronomie de Dijon, réunissait plus de cent auteurs autour de cette question. J'y suis allée en mars, un mardi pluvieux, et la salle était presque vide. Tant mieux. J'ai pu rester longtemps devant les planches originales, observer les repentirs, les traces de crayon sous l'encre, les annotations dans les marges. La conférence organisée à Tours en décembre deux mille vingt-cinq par l'IEHCA, la quinzième du nom, intitulée "À la table de la bande dessinée", prolongeait cette réflexion dans un cadre universitaire. Le sujet est pris au sérieux, et c'est heureux.
Ce qui reste après la dernière page#
La BD gourmande n'est pas un genre mineur, une curiosité thématique qu'on range entre la BD animalière et la BD de sport. C'est un espace où des auteurs de cultures très différentes posent la même question : comment raconter ce qui passe par le corps ? Comment dessiner un plaisir fugace, une saveur qui dure trois secondes sur la langue ?
Les mangas de fantasy inventent des mondes. Les romans graphiques creusent l'intime. La BD gourmande fait les deux à la fois, et y ajoute une dimension que personne d'autre ne revendique : elle donne faim. Pas métaphoriquement. Physiquement. Et c'est un pouvoir narratif que je ne sous-estime pas.
Je relis Les Ignorants chaque année au moment des vendanges. Pas pour l'histoire, que je connais par cœur. Pour les cases où Davodeau dessine les grappes de chenin sous la pluie d'octobre, dans le domaine de Richard Leroy, avec cette lumière grise de Loire qui ne ressemble à rien d'autre. Je ferme le livre, et j'ai envie d'un verre de blanc. Ce n'est pas de la manipulation. C'est de la bande dessinée.
Sources#
- Oishinbo, Tetsu Kariya et Akira Hanasaki, Shogakukan
- Les Gouttes de Dieu, Tadashi Agi et Shu Okimoto, Kodansha / Glénat Manga
- Impact des Gouttes de Dieu sur le marché viticole mondial, CBR
- En cuisine avec Alain Passard, Christophe Blain, Gallimard BD
- Les Ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis
- Exposition "Croquez ! La BD met les pieds dans le plat", Cité BD Angoulême




