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BD audio et podcasts narratifs : le 9e art sans images

Par Sylvie M.

6 min de lecture
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Sylvie M.

Il y a quelques mois, j'ai commencé à « lire » une bande dessinée les yeux fermés. Casque sur les oreilles, dans le métro, j'écoutais une fiction audio où les personnages, les décors, les transitions entre séquences se construisaient uniquement par le son. Aucune image. Aucune case. Pourtant, quelque chose dans la structure narrative, dans le rythme, dans la façon dont l'histoire progressait par fragments, ressemblait trait pour trait à ce que fait le 9e art depuis des décennies.

Ce format a un nom encore flottant : BD audio, fiction narrative, podcast cinématique. Peu importe l'étiquette. Ce qui compte, c'est la question qu'il pose : peut-on faire de la bande dessinée sans image ?

Arte Radio, précurseur discret d'une révolution sonore#

On oublie souvent qu'Arte Radio existe depuis 2002. Vingt-quatre ans de podcasts, bien avant que le mot "podcast" ne s'installe dans le vocabulaire grand public. La plateforme a produit certaines des fictions audio les plus ambitieuses du paysage francophone, avec une esthétique narrative qui doit beaucoup au roman graphique : travail sur le temps, ellipses sonores, personnages construits sur la durée. J'avais découvert La Chute de Lapinville lors d'un festival BD à Angoulême il y a deux ans, et honnêtement, ça m'a troublée : le fait que je reconnaisse des techniques de mise en page sonore m'a confirmé quelque chose que j'avais l'intuition confuse : le 9e art ne s'arrête pas au dessin.

La série La Chute de Lapinville a été récompensée au BBC Audio Drama Award 2025, une distinction internationale qui souligne à quel point la fiction audio française a atteint un niveau de maturité narratif comparable aux meilleures productions anglophones. Ce n'est pas un hasard : les équipes d'Arte Radio travaillent avec des auteurs qui viennent parfois du monde de la BD, ou qui pensent leurs récits selon une logique séquentielle proche de la planche.

Ce croisement des pratiques n'est pas anecdotique. Il révèle que la narration séquentielle n'est pas intrinsèquement visuelle : elle est avant tout une question de rythme, de coupe, de montage entre des moments choisis. Autant d'outils que le son maîtrise aussi bien que l'image.

Audible et Spotify : la fiction audio cherche son grand format#

Du côté des plateformes commerciales, Audible (Amazon) et Spotify ont investi massivement dans les "audio shows" depuis 2021. Audible Originals propose des fictions longues, parfois découpées en épisodes hebdomadaires, avec des budgets de production proches de ceux des séries télé. Spotify, de son côté, a développé un catalogue de podcasts narratifs fictionnels en partenariat avec des studios de production.

Ces formats empruntent explicitement à la BD : découpage en chapitres courts, cliffhangers, personnages récurrents, univers construits sur plusieurs "arcs". Certains projets vont encore plus loin en s'inspirant directement de bandes dessinées existantes : des adaptations audio de comics Marvel ont été produites pour Sirius XM, avec musique, effets sonores et voice acting pour restituer l'énergie des cases sans jamais les montrer. Les budgets que Marvel reserve au podcast, on les donnerait à dix jeunes auteurs de comics indépendants. Mais l'IP connue rassure les investisseurs, qui préfèrent dépenser 2 millions pour recycler une licence que 200k pour risquer une voix neuve.

Le résultat est parfois inégal, mais la direction est claire : le 9e art infuse la culture audio, même quand il n'y est pas explicitement nommé.

Des auteurs de BD qui passent au son#

Quelques auteurs ont franchi le pas de façon délibérée. En France, plusieurs scénaristes de BD ont co-produit ou écrit des fictions audio pour Arte Radio ou des studios indépendants, attirés par une liberté de format différente de celle de l'album. Le podcast narratif n'a pas les contraintes de pagination, pas d'impératif de découpage en 46 ou 96 planches. Il suit son propre rythme.

Cette liberté est à double tranchant. Sans l'image pour ancrer le lecteur dans un espace visuel précis, le travail sur le son doit être irréprochable. Les sons d'ambiance remplacent les fonds de décor, les silences jouent le rôle des gouttières entre les cases, la voix des comédiens porte à elle seule ce que le dessinateur exprimerait en quelques traits.

Certains auteurs y voient une contrainte créative stimulante. D'autres restent dubitatifs : retirer l'image d'une BD, c'est retirer ce qui en fait un art spécifique. J'ai changé d'avis sur la question, franchement. La comparaison avec le passage du muet au parlant au cinéma me semble juste : les puristes du muet voyaient une régression. Le temps leur a donné tort. Mais ça ne veut pas dire que le muet était inférieur, juste qu'il y avait autre chose à explorer.

La narration séquentielle au-delà du visuel#

Ce que révèle l'émergence de la fiction audio narrative, c'est que la bande dessinée a construit, en cent ans d'existence, un vocabulaire narratif qui dépasse le médium papier. Le découpage en séquences, la notion de "moment choisi" (ce que Scott McCloud appelait la case comme instant figé dans le temps), la gestion des ellipses, la construction de personnages sur la durée : tout cela peut se transplanter dans d'autres supports.

Le 9e art a toujours eu des enfants naturels : le storyboard cinématographique, le roman-photo, le manga numérique. Le podcast narratif de fiction en est un de plus. Moins visible, par définition. Mais pas moins légitime.

Pour les amateurs de bande dessinée dans ses formes les plus diverses ou ceux qui s'intéressent à l'histoire des mangakas qui ont façonné la narration séquentielle, la friction de ce nouveau format est celle-là même qui a toujours accompagné les mutations du 9e art : l'inquiétude que quelque chose d'essentiel se perde. Et la découverte, souvent, que ce qui se gagne vaut le risque.

Ce que les chiffres disent#

L'écoute de podcasts de fiction a progressé de 34% en France entre 2023 et 2025, selon les données de Médiamétrie. Les 18-34 ans constituent l'essentiel de cet auditoire, une tranche d'âge qui est aussi la plus importante consommatrice de manga et de webtoon. Cette génération a grandi en consommant des récits fragmentés, sur mobile, dans les transports, dans les fissures du quotidien. La BD audio s'engouffre dans ces mêmes usages.

La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l'Image d'Angoulême a lancé un podcast "9e art" pour documenter les pratiques des auteurs. Le message est sans équivoque : les institutions du secteur reconnaissent maintenant l'audio comme un élément du 9e art.

Ce n'est pas la mort du dessin. C'est son écho sonore qui s'amplifie.


Sources :

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